mercredi 22 février 2017

Cioran, le phénix et Saint Grégoire de Nysse

Blason ville  Pailhac ( avec retouche)



Citation
     « La vérité, une marotte d’adolescent ou un symptôme de sénilité. Pourtant, par un geste de nostalgie ou par besoin d’esclavage, je la cherche encore, inconsciemment, stupidement. Un instant d’inattention suffit pour que je retombe sous l’empire du plus ancien, du plus dérisoire des préjugés. Je me détruis, je le veux bien. En attendant dans ce climat d’asthme que crée les convictions dans un monde d’oppressé, je respire, je respire à ma façon. Un jour qui sait, vous connaîtrez peut-être ce plaisir de viser une idée, de tirer sur elle, de la voir là gisante, et puis de recommencer l’exercice sur une autre, sur toutes. Cette envie de vous pencher sur un être, de le dévier de ses anciens appétits, de ses anciens vices, pour lui en imposer de nouveaux, plus nocifs, afin qu’il en périsse, de vous acharner contre une époque ou contre une civilisation, de vous précipiter sur le temps et d’en martyriser les instants, de vous tourner ensuite contre vous-même, de supplicier vos souvenir et vos ambitions, et, ruinant votre souffle, d’empester l’air pour mieux suffoquer…, un jour peut-être connaîtrez-vous cette forme de liberté, cette forme de respiration qui est délivrance de soi et de tout. Vous pourrez alors vous engager dans n’importe quoi sans y adhérer. »

La tentation d’exister (Lettre sur quelques impasses) – Cioran

On peut aussi retrouver une superbe lecture de ce texte dans le podcast « Les chemins de la philosophie », à 39’40.

Commentaire de Vincent:

 J’avais pensé publier cette réflexion du penseur triste qui me rend joyeux, Cioran, sans y adjoindre de commentaire et puis je me suis ravisé. Elle n’a pas besoin de moi, c’est moi qui ai besoin d’elle mais j’ai envie de mettre ma pierre à l’édifice littéraire, aussi modeste soit-elle, un grain de sable, « Laisser ma trace » comme le dit si bien Cioran encore une fois:

      « Se traîner doucement comme un escargot et laisser sa trace, avec modestie, application et, au fond, indifférence…, dans la volupté tranquille et l’anonymat. »

Cioran Cahiers 

(...)

 On peut  reprocher à Cioran une chose au moins, et pas des moindres : il a été dans sa jeunesse un admirateur d’Hitler, (...) mais il reconnut dans un de ses cahiers datant des années cinquante et publié de manière posthume une erreur:

     «Ainsi il m’advint bien avant la trentaine de faire une passion pour mon pays, une passion désespérée, agressive, sans issue qui me tourmenta pendant des années. […] Je le voulais puissant, démesuré et fou comme une force méchante, une fatalité qui ferait trembler le monde, et il était petit, modeste, sans aucun des attributs qui constituent un destin».

(...)

  Je  dois à cet auteur d’éprouver ce phénomène de « délivrance de soi » dont il parle, car par ses réflexions il me permet de « tirer sur une idée », d’aller au bout jusqu’à ce qu’elle meurt, condition sine qua non pour qu’elle renaisse, autrement dit pour que je connaisse l’exaltation d’un recommencement : « et puis de recommencer l’exercice sur une autre ». 




J’y vois une analogie avec le mythe du Phénix, cet oiseau qui se consumait volontairement pour mieux renaître de ses cendres, symbole de la résurrection, cycle de la vie.


 
  Elle m’a fait penser aussi à une citation, d’un autre penseur, du quatrième siècle celui-là, un penseur joyeux, Saint grégoire de Nysse, qui était orthodoxe, comme le père de l’écrivain nihiliste, et qui prétendait que chacun de nous marche vers Dieu 

"de commencement en commencement par des commencements qui n'ont jamais de fin"

 (traité sur le Cantique des Cantiques).

   En évoquant ce père de l’église, je viens de l’opposer à Cioran en parlant d’un penseur « joyeux » versus un penseur « triste » mais cette citation de Cioran n’en fait-elle pas un penseur « joyeux » lui aussi ? En effet, il dit connaître la « délivrance de soi et de tout ».
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D'azur à l'escargot d'or sur une terrasse de sinople

6 commentaires:

  1. Bonjour Vincent, ton article est en effet plus court, j'ai essayé de garder l'essentiel de ta réflexion, j'ai également ajouté un blason, si cela ne te convient pas, je l'enlève, dis-moi.

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  2. Le problème que je vois c'est qu'au début du texte original, j'ai qualifié Cioran de "penseur triste" et c'est ce qualificatif que je reprend dans la conclusion, aussi pour que l'article retrouve sa cohérence il faudrait remplacer "l'écrivain roumain" par "le penseur triste"et pour le reste, il faudrait ajouter trois petits points aux endroits où tu as fait des coupes dans l'original. Dans ces conditions ça me va.

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  3. Est-ce que c'est correct maintenant Vincent?

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  4. Oui, merci et j'ai même l'impression qu'il est mieux que l'original, ce que j'ai laissé sur mon blog rend le texte moins digeste.

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    1. Merci Vincent mais ce billet n'est pas mieux que celui de ton blog, il est juste un peu plus héraldique, c'est tout.

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