mardi 20 décembre 2016

De la part des insolvables…

Blason de Nantes




 J’ai lu cet après-midi le bulletin d’information mensuel de l’ADJ, l’association qu’a créé feu le père Jaouen pour venir en aide aux jeunes en difficulté. Je me suis régalé. A la fin d’un des articles j’ai entendu une petite voix à l’intérieur qui m’a dit « Celui-là mets- le sur ton blog ». J’espère qu’il vous plaira autant, sinon plus, qu’à moi.


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Objet : De la part des insolvables, de ceux qui doivent la vie à Michel.
On était plusieurs centaines hier, dans une immense église, et c’était pas ton anniv. Cette nuit, j’ai rêvé qu’on m’avait enlevé la moitié du toit de ma maison. Pas arraché, non, ta mort était annoncée. Plutôt découpé tranquillement, pendant des années ; puis la moitié du toit est partie, d’un bloc. Faut vivre avec ce trou maintenant.

On a fini par être plusieurs centaines. Des paumés virés de partout, de chez eux, de l’hôpital, même de prison. Une vraie cour des miracles. On n’avait pas tous le même parcours mais on se ressemblait par l’allure.
On était salement maigres. On tenait plus que par un fil. Les déglingues du Révérend, c’était souvent le bout du rouleau.
On arrivait chez toi par hasard. Traîné par un type qui te connaissait, qui disait, ce truc c’est pour toi. On avait suivi le type sans rien attendre. On avait plus la force de la moindre attente.
On débarquait dans un local enfumé, avec des tas de monde de l’intérieur. On avait envie de repartir. Là, tu nous chopais à la porte. Tu nous causais. De n’importe quoi, mais tu nous causais. Tu nous asseyais à table, tu remplissais sans arrêt nos assiettes, d’une nourriture non identifiable qui nous filait une gerbille annonciatrice de la suite.
Tu disais qu’on pouvait rester, qui avait une place pour nous. On avait perdu l’habitude. Ca faisait longtemps qui avait plus de place pour nous nulle part. Après tu nous emmenais au Havre ou à l’Aber dans une voiture encore plus graisseuse et improbable que ta cuisine.
A bord y avait le clapotis, l’auteur du Baudouin, un petit souffle qui se levait, un désir…
On a souvent parlé de ta voix, moi je me souviens de ton regard. Tu nous avais à l’oeil. Quand on grimpait dans les mats alors qu’on tenait pas sur nos jambes, tu laissais faire, mais tu nous quittais pas des yeux. C’était ça le harnais. Tu nous gonflais pas avec des règles. Il régnait autour de toi une incroyable tolérance à toutes les formes d’humanité, fût-ce les plus tordues.
Et une incroyable liberté de pensée, d’être, de vivre. On pouvait rentrer ivre mort et confectionner à 4h du matin un gâteau dans la gamelle du chien. C’était pas ton problème. D’ailleurs il était très bon.
Tu brassais, tu brassais. Arrivait le moment. Débarquer, c’était l’horreur. Je t’assure que chacun de nous t’en veut toujours autant, de l’avoir forcé un jour à débarquer. On avait rechargé les accus d’accord, y avait plus qu’à rebâtir. Se reconstruire un toit, une vie. Pour ceux qui y arrivaient, ça prenait des années, des décennies.
On revenait, souvent, ou pas. C’était pas facile. On avait vaguement conscience de te devoir la vie. Une dette qui ne peut se rembourser. On n’était plus des déglingues mais des insolvables. La dernière année on s’est éclipsé. C’était dur de te voir vieillir, pour nous c’était insupportable.
Tu sais Michel, je voulais te dire, à propos du toit. La moitié de moi que t’as emportée… ma moitié déglingue, souffrante, inadaptable.
C’était la plus belle.
VG.

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De gueules au vaisseau équipé d'or, habillé d'hermine, voguant sur une mer de sinople mouvant de la pointe et ondée d'argent, au chef d'hermine.