lundi 21 novembre 2016

A georges et aux autres

   

 Blason de l'ancienne commune de Grotenberge (depuis 1977 une section de Sottegem)

Aujourd’hui je suis en congé. Je le dois aux 18,6 millions de morts de la première guerre mondiale, rien que ça. Comment leur rendre hommage ? Une fois que je faisais visiter le sanctuaire de Verdun à une amie, elle a ressenti le besoin pressant d'uriner et m’a demandé de lui indiquer les toilettes. Je lui ai répondu, pour rire, qu’il n’y en avait pas mais qu’elle pouvait se soulager dans une tranchée, qu’en plus ça remontrait le moral des troupes. Elle me revient à chaque fois que je repense à la première guerre mondiale, cette vanne, elle me fait toujours rire, le temps et la répétition n’y font rien. C’est de l’humour noir. Mon préféré. Le plus puissant. Il a le pouvoir de ressusciter les morts, en tous les cas il lui fait un pied de nez à la mort. Le pire exemple de plaisanterie de ce genre que j’ai à mon actif est tellement trash que j’en ai presque honte.
 C’était il y a quelques années de ça, je travaillais pour un service de soins à domicile, j’avais suivi un enfant pendant cinq ou six ans avant qu’il ne décède des suites de sa maladie. Quelques mois après l'enterrement, sans rapport avec l’événement, nous avons organisé avec mes collègues un pique-nique et nous nous sommes concertés pour savoir quels enfants nous allions emmener dans nos véhicules respectifs. Lorsque mon tour est venu de m’exprimer, j’ai lancé le nom de l’enfant en question en précisant que dans ce cas il me faudrait prendre la camionnette. Ça a pris un petit moment avant que ça monte au cerveau de mes collègues mais ensuite il y a eu des sourires retenus accompagnés d’exclamations du genre « Oh ! Non ! C’est pas possible ! ». Mine de rien j’avais réussi à parler de ce souvenir douloureux en faisant sourire. « l’humour c’est la politesse du désespoir » aurait dit Boris Vian, c’est très juste, on pourrait en dire de même de la poésie.
    Un autre souvenir me vient ce jour de commémoration de la fin de la première guerre mondiale. Ça va être un peu plus long de vous le raconter mais ça me permettra de rendre hommage aux poilus sans devoir sortir de mon lit et en écoutant les Stones plutôt que le son du clairon.
    Un de mes arrière grand-père est revenu vivant et couvert de décoration de cette guerre, j’en parle ici: https://misquette.wordpress.com/2016/01/01/amour-et-humour/
    Un autre par contre n’a pas eu cette chance, il est mort au début des combats, à l'occasion de la première bataille de la marne, le 11 septembre 1914. Je ne sais pas grand chose de lui. J’ai appris très tardivement son existence, il y a à peine une vingtaine d’année. Ma grand-mère était encore vivante à l’époque et c’est elle qui m’a raconté son histoire. De temps en temps, à l'occasion de mes déplacements professionnels, il m’arrivait de lui rendre visite. Nous déjeunions ensemble. Un jour je lui ai posé des questions sur ses parents. C’était un sujet tabou, il y avait un flou dans mon esprit par rapport à ça. Je savais que sa mère s’était mariée avec l’arrière grand-père dont je parle plus haut, le survivant, mais je savais aussi qu’il n’était pas son père. Je savais que sa mère l’avait eu avant qu’ils ne se connaissent et je croyais qu’elle l’avait conçu alors qu’elle travaillait comme bonne, son patron ayant abusé d’elle. Quand je lui ai présenté cette version, ma grand-mère parut un peu surprise. J’ai voulu en savoir plus et lui ai demandé ce qu’il en était réellement. Après maintes relances de ma part, elle a fini par m'avouer la vérité ; Sa mère avait rencontré son géniteur alors qu’elle n’était pas encore majeure ou à peine, je ne me souviens plus très bien. Lui était ouvrier et avait une dizaine d’année de plus qu’elle. Ils ont été amoureux et de cet amour est né ma grand-mère. Je ne sais pas pour quelle raison mais ils ne se sont pas mariés, comme il était de coutume à l’époque dans ce genre de cas, avoir un enfant hors mariage était alors honteux pour la mère et sa famille. Ils se sont séparés. je crois que les familles n’étaient pas d’accord pour qu’il y ai une union officielle entre eux. Ma grand-mère, de fil en aiguille s’est laissée aller à la confidence et m’a rapporté qu’elle croisait régulièrement son père dans les rues de la petite ville dans laquelle ils habitaient et qu’il la soulevait alors dans ses bras et la serrait contre lui. La dernière fois qu’elle l’a vu, c’est le jour où il a traversé le pont qui enjambait la voie ferrée. Elle en avait un souvenir très précis, il partait en train au front dans sa tenue militaire, il venait de lui dire au revoir. Elle avait gardé l’image de lui de dos, s’éloignant d’elle. « Il se tenait droit » avait-elle précisé fièrement. Elle avait six ans. J’ai tout de suite fais le lien entre cette image et le fait qu’elle me disait souvent quand je la quittais alors que je lui faisais dos « Tiens-toi droit, tu es un (mon nom de famille) ». Quand j’ai voulu savoir le nom de cet homme, de mon arrière-grand-père, elle n’a pas voulu me le donner dans un premier temps. Elle argumentait, paradoxalement par rapport à ses confidences, qu'il ne valait pas la peine que je m’intéresse à lui. Elle était partagée je crois entre l’amour qu’elle avait pour lui, encore, et le fait qu’il ait fait de sa mère une fille-mère et qu’elle en ai beaucoup souffert. Sa mère ne pouvant l’assumer, elle avait été confiée à une tante qui l’avait maltraitée. Un soir, au téléphone, devant mon insistance, elle a fini par lâcher son nom et son prénom. Je me suis rendu dans sa ville natale dès que j’ai pu. À la mairie j’ai pu obtenir son certificat de décès. Un sergent l’avait rédigé. Il comportait très peu d'informations. Il est mort suite à une blessure contractée au combat, à Suippes. Il y avait la mention « Mort pour la France ». J’ai essayé de retrouver sa sépulture. Aucune trace. Une personne du ministère des anciens combattants qui s’occupe des cimetières militaires ma dit que son nom était absent de ses registres et qu’il y avait peu de chance que je retrouve l’endroit où il était inhumé, qu’il y avait tellement de morts à l’époque que peut-être était-il dans une fosse commune. Ça m’étonne maintenant que j’y repense cette histoire de fosse commune, il est vrai que c’était une hécatombe mais quand même... Ai-je bien compris pour la fosse commune ? En tous les cas son nom est gravé sur le monument au mort de la ville. À l’heure où je vous raconte ça, une cérémonie doit s’y tenir en son honneur et à ceux de ses camarades tués dans la fleur de l’âge comme dans toutes les villes et villages de France. 
    En parlant de fleur, pour le onze novembre, sur la page du moteur de recherche "Google"  on peut voir un bleuet, l'emblème de cette journée qui célèbre la paix. Moi qui suis fleur bleue, j’aime à penser qu’avant de mourir pour sa liberté, mon aïeul a eu le temps de soulever une dernière fois, en pensée, ma grand-mère et de la serrer très fort dans ses bras.

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Gironné d'argent et de gueules de dix pièces, chaque giron de gueules chargé de trois croix recroisettées au pied fiché d’or.

1 commentaire:

  1. Chaque petite croix symbolise un mort à la guerre 14-18, il faut donc imaginer le blason se développant en dehors de ses limites.

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