dimanche 11 septembre 2016

Une odeur de lavande (Alice et Simon)



Blason d' Andryes 



Elle faisait pour la troisième fois le tour du petit bistrot parisien.
Elle connaissait les moindres recoins par cœur, mais jamais ils n’avaient encore revêtu de tels traits angoissants. A chaque regard, elle savait qu’elle pourrait se heurter à son image à lui.
Elle prit un instant dans un recoin sombre et ferma les yeux, de mémoire reconstitua la typique architecture du lieu, le meubla de ses nombreux aménagements, et en refit le parcours, se demandant à chaque pas mental où elle aurait pu oublier de le chercher.
Le comptoir en bois ancien se trouvait sur la droite, devant lui étaient installés plusieurs sièges de grande taille surmontés de petits coussins de velours bordeaux, mais les silhouettes de dos assises dessus, mélange confus de cheveux et de manteaux, n’étaient que décevantes.
Elle avait néanmoins demandé à tous, serveurs compris, si un grand monsieur aux boucles brunes qui ne se ratent pas et au long manteau noir n’était pas passé par là, question à laquelle elle n’eût pas une réponse, tous étant trop occupés pour lui accorder de l’importance.
Partout des tables rondes, couvertes de mets coûteux, colorées de vins anciens; du rouge, saignant les coins de la nappe claire, du blanc, allégeant les pensées des timides, du rosé, poudrant les joues des plus jolies. Autour, tant de personnes dont aucun visage n’était le bon, se parlant, jouant à merveille leur rôle d’humain : riant, se mentant à tort et à travers, croisant leurs mouvements afin d’atteindre tel poivrier ou telle salière.
Des senteurs diverses, dont on arrivait parfois à démêler une sauce au poivre réussie, quelques épices courantes ou encore des légumes de saison cuits, farcis ou à la vapeur, se répandaient partout dans les souffles des clients.
Elle s’était faite saluer par quelques uns de ces fins esprits des hautes classes, du moins elle le pensait car les mains s’élevaient dans sa direction, mais aujourd’hui encore aucun d’entre eux ne peuplait la moindre pensée d’Alice. En guise de réponse, elle avait hoché distraitement la tête, levé la main en un signe de civilité hasardeux et s’était remise en quête de Simon.
Sur les murs étaient accrochés plusieurs tableaux, représentant d’antiques scènes de festin, probablement achetés au marché malhonnête circulant par chuchotements indistincts dans les rues de la capitale.
En passant la salle principale, par une porte qui par erreur était trop large et pas assez haute, on accédait à un semblant d’arrière-boutique où seuls se trouvaient les serveurs en pause, le comptable lorsqu’il était de passage, l'unique chemin possible vers les cuisines et un écriteau indiquant les latrines.
Le plancher était abîmé de toutes parts, les murs défraîchis et seule une petite fenêtre aux lourds barreaux soulevait le regard vers le dehors et permettait une mince visite de la lumière du jour. On était assis sur du mobilier en trop mauvais état pour être proposé à la clientèle : des chaises avec des pieds en moins, des tables aux couleurs rendues misérables par le temps et des canapés aux matériaux décidément trop laids pour se fondre au milieu des nobles boiseries décorant le bistrot.
Une lourde odeur de cigare et le nuage en émanant chauffaient la pièce, rendant pénible le souffle d’Alice à chaque fois qu’elle s'y rendait.
Aussi, faisait-elle attention à y entrer le moins souvent possible, vérifiant doublement bien que celui qu’elle recherchait ne s’y trouvait pas, détaillant chaque parcelle de l’obscure pièce du regard, n’hésitant pas à se donner plus de patience qu’elle n’en avait afin de ne pas omettre un détail signalant sa présence, et pouvant lui épargner un retour en ce sordide endroit.
Elle soupira, ouvrit les yeux, et passa une main rapide dans ses cheveux coupés en carré.
Il ne restait que la terrasse.
Refermant sa pèlerine et serrant les dents, elle fila vers la sortie à force de bousculades et de moitiés d’excuses.
Aussitôt, le bruit des joyeux bavardages fût remplacé par celui, habituel, du trafic qui s’opérait chaque jour en ce nœud central de la circulation parisienne.
Les klaxonnements intempestifs avaient volé le son des multiples rires, et les marches serrées, pressées pour tant de raisons, avaient pris la place des détendus et joyeux mouvements qui accompagnaient les repas.
Le froid mordit le visage d’Alice, seule partie de son corps qui n’était pas couverte.
Elle tourna la tête vers les tables sorties pour les courageux résistants à la basse température, mais n’y vit qu’un vieillard absorbé par son journal et un homme à la cravate aussi serrée sur son cou que son café dans sa minuscule tasse.
Alors, ses épaules s’affaissèrent et une larme s’étira depuis l'un de ses yeux verts brunis par le chagrin.
Il n’était pas venu.
Encore.
Elle avait, bien qu’elle ne se souvienne plus de pourquoi, eu un empêchement qui l’avait privée de se rendre à ce rendez-vous à l’heure qu’il lui avait donnée.
Il avait prévu de lui faire sa demande lors de cette occasion. Elle le savait, ayant trouvé la bague gravée en son nom dans le boitier nacré, en avait pleuré de bonheur pendant si longtemps.
Après cette date manquée, il n’avait plus refait surface. Il avait disparu un matin, laissant à Alice pour dernière trace cette unique adresse, cet unique bistrot.
Voilà tant d’années qu’elle était venue le bon jour, à la bonne heure, tentant de le retrouver.
Elle y était retournée une première fois où elle n’avait pas douté de le trouver, aussi beau qu’elle le savait, aussi amoureux d’elle qu’elle l’était de lui. Elle y était restée jusqu’à la fermeture, durant de longues heures.
Puis elle était revenue chaque mardi, de chaque semaine, de chaque mois, de chaque année depuis, ne pouvant s’en empêcher, retrouvant toujours suffisamment d’espoir pour y aller.
Alice se laissa retomber sur une chaise et resta immobile, les yeux fixés sur la rue remplie du vide de son cœur, la bouche entrouverte, tremblante.
Presque inconsciente de chagrin, elle laissait les larmes s’écouler une à une, comme les minutes dans le sablier qu’était pour elle ce bistrot, sentant le malheur salé lui graver le visage de ses mains glaciales.
Soudain, quelqu’un s’assit à sa table, sur le siège lui faisant face.
Elle ne bougea pas. Elle sentait quelque chose. Quelque chose de léger. Une odeur de lavande.
Elle ferma les yeux et soudain sa poitrine se souleva en elle, redressant son corps tout entier en une rapide convulsion. Alice suffoquait. Cette odeur. Elle ne se remarque pas, tant elle est faible. Sauf pour celle qui la connaît.
Elle se tourna vers Simon, les yeux encore aveugles de ses larmes.
Elle ne fit pas un mouvement, le fixant comme elle avait fixé la rue. Elle se sentait absente.
Il était assis droit, comme à son habitude, portait son long manteau noir qui marque si nettement ses traits clairs. Ses yeux perçaient le vide, le fauchaient presque, comme si ils y voyaient quelque chose d’insoutenable. Ils étaient toujours aussi bleus, toujours aussi précis, mais vidés de toute émotion encadrés cette fois de cernes tenaces.
Il n’arborait pas ce si malicieux et charmant sourire qui le caractérisait. Il ne s’était pas rasé depuis plusieurs jours, aussi.
Alice, inconsciemment, l’examina détail par détail, attendant peut-être de voir resurgir de l’une de ces différences une explication parfaite.
Lorsqu’un serveur s’arrêta à la table, elle ne le regarda pas, mangeant maintenant Simon des yeux, des pensées, de tout ce qu’elle arrivait à remuer en elle-même.
« Un noisette » articula-t-elle en silence en même temps qu’il le prononçait à haute voix.
Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche d’une main nerveuse et en prit une qu’il alluma fiévreusement.
Il tira longuement dessus, y mettant tout son souffle, tandis que sa mâchoire devenait tranchante tant ses muscles se tendaient.
Il expira un interminable nuage de fumée, rouge aux joues de l’effort.
Elle ne l’avait jamais vu fumer.
Il but son café, avalant péniblement chaque gorgée, fumant entre deux, vidant un paquet. Il paya, se leva.
Alice n’existait plus.
Ils marchèrent longuement.
Elle le suivait aveuglement, ne se rendit même pas compte du moment où il s’arrêta, ce qui l'obligea à revenir sur ses pas.
Ils étaient arrivés dans un cimetière.
La nuit s’avançait lentement entre les arbres environnants, parée de l’élégance de la mort, ses pas sourds noyant un par un les pavés dans le noir.
Simon était debout, le visage baissé, les yeux fermés. Ses mains étaient croisées dans son dos, il tenait un bouquet de lavande. L'avait-il tout à l'heure ? Alice ne l’avait pas vu.
Elle ne comprenait pas. Elle s’approcha alors et posa une main sur son épaule.
Il ne bougea pas.
« Simon » souffla-t-elle d’une voix brisée.
Elle le sentit trembler sous ses doigts.
« Simon, parle-moi »
Elle gémissait à présent, à bout de forces.
Il s’accroupit alors devant une tombe et posa les fleurs. Il hésita, mais sorti finalement un boitier nacré de son manteau. 
Puis, il appuya sa main frémissante sur la terre froide et y déposa le petit objet.
Alice s’accroupit à son tour, livide, et l’ouvrit.
Il y scintillait une petite bague, la même que celle retrouvée dans la poche de Simon tant d’années auparavant.
Elle se leva et lu enfin l’inscription gravée dans la pierre tombale.
« Alice,
Tant aimée par Simon, que la vie en a été jalouse. »
Elle sourit, ferma les yeux et laissa perler une dernière larme.
Son cœur battait très fort, il sautait déjà si haut, prêt à prendre son envol.
Elle se tourna vers son mari et posa ses lèvres sur les siennes.
Tandis que Simon embrassait la proche mort, elle embrassait la lointaine vie.
Le vent se leva enfin, la soufflant vers le passé, égrenant ce qu’il restait d’Alice comme il égrenait les épis de lavande.

(Extrait d'Esquisses, 2016)

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 Coupé mi-parti en chef ; au premier parti de pourpre à un papillon d'or et d'argent au puits de sable, au deuxième losangé d'or et de sable, au troisième d'argent à un arbre de sinople.


 





2 commentaires:

  1. Saisissant, ce regard d'une morte sur son amour vivant et cet échange entre la morte remplie de l'espoir de la vie et le vivant qui vit comme un mort.

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