jeudi 23 juin 2016

Découverte de l'amitié. Théâtre héraldique.


Acte III, scène 5


Alcmène                                                                                                     Jupiter



(Blason de Gif sur yvette)                                                                                       (Blason de saint-Vaury)
(...)

ALCMÈNE

Et si je vous offrais mieux que l’amour? Vous pouvez goûter l’amour avec d’autres. Mais je voudrais créer entre nous un lien plus doux encore et plus puissant: seule de toutes les femmes je puis vous l’offrir. Je vous l’offre.

JUPITER

Et c’est ?

ALCMÈNE

L’amitié !

JUPITER

Amitié! quel est ce mot? Explique-toi.Pour la première fois, je l’entends.

ALCMÈNE

Vraiment! Oh! alors je suis ravie! Je n’hésite plus! Je vous offre mon amitié. Vous l’aurez vierge...

JUPITER

Qu’entends-tu par là? C’est un mot courant sur la terre ?

ALCMÈNE

Le mot est courant.

JUPITER

Amitié... Il est vrai que, de si haut, certaines pratiques des hommes nous échappent encore...
Je t’écoute... Lorsque des êtres se cachent comme nous, à l’écart, mais pour tirer des pièces d’or de vêtements en loques, les compter, les embrasser, est-ce là l’amitié ?

ALCMÈNE

Non, c’est l’avarice.

JUPITER

Ceux, quand la lune est pleine, qui se mettent nus, le regard fixé sur elle, passant les mains sur leur corps et se savonnant de son éclat, ce sont là les amis?

ALCMÈNE

Non, ce sont les lunatiques !

JUPITER

Parle clairement! Et ceux qui dans une femme, au lieu de l’aimer elle-même, se concentrent sur un de ses gants, une de ses chaussures, la dérobent, et usent de baisers cette peau de bœuf ou de chevreau, amis encore ?

ALCMÈNE

Non, sadiques.

JUPITER

Alors, décris-la moi, ton amitié. C’est une passion ?

ALCMÈNE

Folle.

JUPITER

Quel est son sens ?

ALCMÈNE

Son sens ? Tout le corps, moins un sens.

JUPITER

Nous le lui rétablirons, par un miracle. Son objet ?

ALCMÈNE

Elle accouple les créatures les plus dissemblables et les rend égales.

JUPITER

Je crois maintenant comprendre! Parfois, de notre observatoire, nous voyons les êtres s’isoler en groupes de deux, dont nous ne percevons pas la raison, car rien ne semble devoir les accoler:un ministre qui tous les jours rend visite à un jardinier, un lion dans une cage qui exige un caniche, un marin et un professeur, un ocelot et un sanglier. Et ils ont l’air en effet complètement égaux, et ils avancent de front vers les ennuis quotidiens et vers la mort. Nous en venions à penser ces êtres liés par quelque composition secrète de leur corps.

ALCMÈNE

C’est très possible. En tout cas, c’est l’amitié.

JUPITER

Je vois encore cet ocelot. Il bondissait autour de son cher sanglier. Puis, dans un olivier, il se cachait, et, quand le marcassin passait grognant près des racines, se laissait tomber tout velours sur les soies.

ALCMÈNE

Oui, les ocelots sont d’excellents amis.

JUPITER

Le ministre, lui, faisait dans une allée les cent pas avec le jardinier. Il parlait des greffes, des limaces; le jardinier, des interpellations, des impôts. Puis, chacun ayant dit son mot, ils s’arrêtaient au terme de l’allée, le sillon de l’amitié sans doute tracé jusqu’au bout, et se regardaient un moment bien en face, clignant affectueusement l’œil et se lissant la barbe.

ALCMÈNE

Toujours, les amis.

JUPITER

Et que ferons-nous, si je deviens ton ami ?

ALCMÈNE

D’abord, je penserai à vous, au lieu de croire en vous... Et cette pensée sera volontaire, due à mon cœur, tandis que ma croyance était une habitude, due à mes aïeux... Mes prières ne seront plus des prières, mais des paroles. Mes gestes rituels, des signes.

JUPITER

Cela ne t’occupera pas trop ?

ALCMÈNE

Oh! non. L’amitié du dieu des dieux, la camaraderie d’un être qui peut tout, tout détruire et tout créer, c’est même le minimum de l’amitié pour une femme. Aussi les femmes n’ont-elles point d’amis.

JUPITER

Et moi, que ferai-je

ALCMÈNE

Les jours où la compagnie des hommes m’aurait excédée, je vous verrais apparaître, silencieux; vous vous assiériez, très calme, sur le pied de mon divan, sans caresser nerveusement la griffe ou la queue des peaux de léopard, car alors ce serait de l’amour, – et soudain vous disparaîtriez... Vous auriez été là! Vous comprenez ?

(...)


Amphitryon, Jean Giraudoux (1882-1944)

______


D’azur à la tête de femme d’argent couronnée d’or, accompagnée de trois fleurs de lys du même. (Blason de Gif-sur-Yvette)

 D'azur à un buste de sable, vêtu et diadémé d'or, accompagné de trois fleurs de lys du même posées 2 et 1 (Blason de Saint-Vaury)

2 commentaires:

  1. Savoureux! Jupiter n'a pas l'air de vouloir renoncer au seul sens qui reste :)

    Luciole

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    1. pierrette colas23 juin 2016 à 15:00

      C'est du théâtre, les personnages servent à développer une pensée, les acteurs et le metteur en scène incarnent le déroulement de cette pensée.

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