mercredi 13 avril 2016

François Coppée - L’hirondelle du Bouddha

Composition MS

À Edmond de Guerle

                               Quand son enseignement eut consolé le monde,
                               Le Bouddha, retiré dans la djongle profonde
                               Et du seul Nirvâna désormais soucieux,
                               S’assit pour méditer, les bras levés aux cieux ;
                               Et gardant pour toujours cette sainte attitude,
                               Il vécut dans l’extase et dans la solitude,
                               Concentrant son esprit sur un rêve sans fin
                               Avant d’être absorbé par le Néant divin.
                               Le temps avait rendu tout maigre et tout débile
                               Le corps ossifié de l’ascète immobile;
                               Les lianes grimpaient sur son torse engourdi
                               Que ne réchauffait plus le soleil de midi;
                               Et ses yeux sans regard, dans leurs mornes paupières,
                               Semblaient avoir acquis la dureté des pierres.
                               Il aurait dû mourir, par la faim consumé ;
                               Mais les petits oiseaux, dont il était aimé,
                               Les oiseaux qui chantaient dans les branches fleuries,
                               Venaient poser des fruits sur ses lèvres flétries.
                               Et, depuis très longtemps, c’est ainsi que vivait
                               Le Bouddha vénérable, absolument parfait.

                               Donc mille et mille fois, et mille fois encore,
                               La lune qui blanchit et le soleil qui dore
                               Les forêts, sur son front tour à tour avaient lui,
                               Sans que se fût distraite un seul instant en lui
                               Sa pensée, en un songe immuable perdue,
                               Lorsque dans sa main droite, au ciel toujours tendue,
                               Dans sa main sèche et grise ainsi que du granit,
                               Une hirondelle vint, un jour, et fit son nid.

                               L’extase du Bouddha ne parut point troublée
                               Par cette confiante et fidèle exilée
                               Qui, franchissant du vol la montagne et la mer,
                               Des froids climats du Nord revenait, chaque hiver,
                               Et retrouvait toujours son nid chaud et paisible
                               Dans le creux de la main du rêveur impassible.
                               À la fin, cependant, elle ne revint plus.

                               Et, quand les derniers temps furent bien révolus
                               Du retour des oiseaux que l’exil seul protège,
                               Lorsque l’Hymalaya se fut couvert de neige
                               Et lorsque tout espoir fut perdu, le Bouddha
                               Détourna lentement la tête ; il regarda
                               Sa main vide ; et les yeux du divin solitaire,
                               Qui depuis si longtemps n’avaient rien vu sur terre,
                               Ses yeux tout éblouis d’immensité, ses yeux
                               Éteints et fatigués de contempler les cieux,
                               Ses yeux aux cils brûlés, aux paupières sanglantes.
                               S’emplirent tout à coup de deux larmes brûlantes ;
                               Et celui dont l’esprit était resté béant
                               Devant l’amour du vide et l’espoir du néant,
                               Et qui fuyait la vie et ne voulait rien d’elle,
                               Pleura, comme un enfant, la mort d’une hirondelle.


François Coppée, Les récits et les élégies (1878)

7 commentaires:

  1. Un bien joli conte pour commencer la journée.

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  2. Bouddha ne veut pas souffrir et finalement il souffre encore plus que tout le monde et fait souffrir son entourage.
    La souffrance fait partie de ce monde, c'est elle qui réjouit le Serpent (voir les blasons de Cochonfucius).
    Personne n'échappe à la souffrance, mieux vaut la regarder bien en face avec les yeux du coeur, seul ce regard l'effraie.

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  3. Nous sommes des êtres minuscules dans des forêts en feu
    nous sommes des rêves sur le carreau
    nous sommes des danses d’aubes jaunies et nos chemises
    trop grandes nous tombent sur les bras
    nous sommes des assassins
    nous sommes des orphelins
    des espoirs d’alcooliques
    des lièvres épuisés
    des petits renoncements
    nous sommes des bêtes blessées
    et seules les bêtes blessées connaissent la tendresse

    ***

    Thomas Vinau (né en 1978 à Toulouse) – Little Man (2009)

    En commentaire du commentaire de Pierrette.

    Sinon, je me suis délecté de ce poème de François Coppée dont l'homonyme politique n'a rien d'un poète. Il est écris en vers réguliers, en alexandrin et on n'y voit presque que du feu, un chef d'oeuvre. Il me fait le même effet que les sonnets de Cochonfucius ou les tankas d'Esther qui m'ont donné envie d'en faire tellement ils étaient beaux, il me donne envie d'écrire un conte sous cette forme, mais Ouh! la! la! c'est comme pour les deux susnommés, avant d'atteindre ce niveau il va me falloir être persévérant ! Je garde précieusement en tête le commentaire de Cochonfusius alors que je m'extasiais devant sa maîtrise de son art qui me disait qu'elle venait en faisant. Alors haut les coeurs Vincent !

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  4. Un Seul Regard et voici qu' IL est à pleurer, tel un suintement du Cœur, L' Amour éprouvé.
    A-t-IL pleuré la mort de l'hirondelle?
    Où bien est-IL devenu l'hirondelle qui s'en allait?
    L' Amour et la mort ont leur Secret.
    Une sorte d' Union, de Noces Célestes.

    Naïla

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    1. Vous voici à nouveau dans la rhétorique du mystère Dame Naïla "L' Amour et la mort ont leur Secret". La mort est une illusion, il n'y a pas de mort, il n'y a que de la vie maintenant, partout et toujours. Je sais c'est fou de dire cela.

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    2. Dame Pierrette,

      C'est précisément Cela La Vie: ne plus avoir peur de la mort. Car, elle est La Vraie Vie!
      Ici, nous sommes la Belle Semence qui demande à croître.
      Tout ce que nous faisons de Beau, est Beau Là-bas!
      S'Unir, c'est Vivre! Vivre et Vivre et Vivre!
      Quant au Mystère, Il reste entier Mystère.
      Souvent, je pense à Beauté en évoquant Le Mystère.
      Pour moi, Le Mystère est un Ravissement. J'aime ce qu'Il laisse présager de Grandiose et de Beau!
      Ah!...

      Naïla

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    3. Dame Pierrette, j'aime votre Folie!

      Naïla

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