samedi 16 avril 2016

Chroniques de l'Ancien Monde 4


L’Union des Forces Nouvelles (partie 1)

Le réveil fut un peu plus difficile, enfin pour moi. Morphée voulait me garder dans ses bras et j’eus du mal à émerger. Roxane n’était plus là. Notre idylle venait à peine de commencer et elle me faisait déjà des infidélités, pensai-je fugacement. Que nenni ! Je l’aperçus dans un coin de la chambre, en train de griffonner je ne sais quoi sur un parchemin. Je m’approchai doucement par derrière, pensant lui faire une surprise.

« Tout doux, mon doux, ce n’est pas le moment de batifoler, je termine la rédaction du traité d’union que tu feras signer aux êtres de bonne volonté ».

« D’accord, pendant ce temps je m’en vais à la recherche du frère Eugène pour lui demander de nous préparer quelque chose à manger ».

« Jr, tu ne penses donc qu’à manger ?! ».

« Ma tendre amie, un ambassadeur se doit d’avoir le ventre plein, sinon il réfléchit mal. Mais toi, tu peux jeûner si tu veux ».

Quelqu’un frappa alors à la porte. C’était le frère Eugène qui nous amenait un plateau convenablement chargé.
« Avant votre départ, j’ai pensé que vous auriez besoin de vous sustenter. Voici du lait bien chaud, du miel et du pain frais ».


Eugène nous laissa et je m’attaquai avec plaisir à ce plateau bien garni. Roxane me rejoignit bientôt et nous mangeâmes de bon appétit. Puis, après quelques ablutions, nous prîmes congé de nos hôtes. Deux heures plus tard nous marchions sur le chemin forestier par où nous étions descendus.

Arrivés à la clairière, lieu de notre premier enlacement, nous décidons de nous reposer un moment. Des évènements bizarres se produisirent alors, nous obligeant à nous rendre rapidement invisibles. Les troncs des arbres se gondolèrent et entamèrent une sorte de danse syncopée. Leur feuillage changeait rapidement  de couleur, azur, sinople, gueules, sable. Les branches s’agitaient comme pour battre la mesure. Les fougères du sol s’allumèrent, tantôt d’or, tantôt d’argent.


Soudain, sortis des fougères, ils apparurent, comme inquiets ou cherchant quelque chose ou quelqu’un. Deux êtres de petite taille, coiffés d’un bonnet pointu, la face aplatie et les oreilles pointues à l’horizontale, les mains énormes en forme de battoirs. Le Créateur les a particulièrement loupés ceux-là, pensai-je en les regardant.

Les bizarreries cessèrent et l’un des deux êtres prit alors la parole :

« Montrez-vous, nous savons que vous êtes là. Vous n’avez rien à craindre, nous sommes pacifiques. Le Très Haut nous est apparu en rêve. Nous sommes au courant de votre quête. »

Roxane et moi ne savions pas trop sur quel pied danser. Nous sommes censés chercher les Autres et voilà que maintenant ce sont les Autres qui viennent à notre rencontre. Et ces deux-là nous ont trouvés apparemment sans problème. Nous leur faisons le coup de l’apparition subite.

« Retournez-vous donc, si vous voulez nous voir, m’écriai-je. »

Ils sursautèrent et se retournèrent l’air hagard, très perturbés par le fait que nous étions derrière eux et qu’ils ne nous avaient point vus. Le plus hardi devint soudain très volubile :

« Enfin, vous voilà les Trolls ! Depuis le temps que nous cherchons à vous rencontrer. Nous sommes les Gnomes Minus et Minwë. Nous sommes vos cousins, emmenés hors de l’Éden par cet abruti de Lucifer, alors que nous n’avions  rien demandé. Depuis nous errons d’époque en époque, passant du présent dans l’avenir, puis de l’avenir dans le passé, à la recherche d’un passage qui nous ramènerait là-haut. »

« Ne t’emballe pas, Minus. Nous sommes effectivement les Trolls JR et Roxane. Il fait beau et le soleil brille. Mais là tu m’excites à parler aussi vite. Asseyons-nous au milieu de la clairière et discutons calmement. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Je sortis de ma besace une grande tranche de pain que je partageai en quatre, l’amitié débutant souvent par le partage. Ils parlèrent, nous parlâmes.  Comme nous ils peuvent changer d’époque à leur guise. Ils cherchent désespérément le Grand Passage, celui qui les ramènera auprès du Très Haut. Ils nous expliquèrent qu’ils sont devenus experts en  illusions et que nous avons eu une petite idée de leur savoir-faire tout à l’heure. Ils nous demandèrent si l’Éden était bien là-haut, je ne sus leur répondre correctement.

« Nous passons de l’Éden sur la Terre à travers un passage lumineux qui nous emmène directement à l’époque voulue. Pour le retour c’est pareil. Je suis donc, à mon grand regret, incapable de vous dire si nous venons des étoiles ou pas. En ce qui vous concerne je pense qu’il est vain pour vous de rechercher un passage. Sachez cependant que le Créateur pense à vous et qu’il a des remords de vous avoir perdus.»

« JR, nous te remercions de ta franchise. Dis-nous maintenant en quoi les Gnomes peuvent être utiles au Très Haut. »

Je leur expliquai le pourquoi de ma quête, que j’aimerais qu’ils nous rejoignent en vue de la lutte finale contre Lucifer. Je leur parlai de l’Alliance des Douze Cités et de l’Union des Forces Nouvelles en cours de formation. Je leur dis aussi que les Gnomes seraient les premiers à signer le traité d’union et que cela ne manquerait pas d’impressionner le Très Haut.
Les Minus s’enthousiasmèrent immédiatement à l’idée d’être les premiers signataires. Roxane déplia le parchemin du traité et écrivit en bas « Minus, au nom des Gnomes ». Ce dernier apposa une griffe bizarre que je vous reproduis telle quelle : « 0101010101111bug »

Tous les quatre très émus par cette première signature nous nous donnâmes longuement l’accolade en signe d’amitié. Puis les Gnomes poursuivirent leur chemin et disparurent dans la forêt.

Au moment de nous remettre en route un bruit en lisière nous fit sursauter.

« JR, regarde bien, je crois qu’il y a un autre des Autres là-bas ! »

Effectivement un grand gaillard se détachait sur le fond vert des taillis et regardait dans notre direction. Il n’avait pas l’air farouche, quoique son carquois rempli de flèches m’incitait à la prudence.


« Seigneur, qu’il est beau ! » me souffle  Roxane à l’oreille

Avant que je n’aie le temps de lui répondre le grand gaillard prend la parole :

« Je suis Aldaron, seigneur des arbres. J’ai entendu toute votre conversation avec les Gnomes. JR et Roxane je vous souhaite la bienvenue sur les terres des Elfes des bois. Ainsi le Grand Tout vous envoie en ambassade. Cela me conforte dans l’idée qu’il existe. Suivez-moi, vous allez être surpris. »

Après le Très Haut, Le Grand Tout, maintenant ! Ils ont vraiment de l’imagination tous ces Autres.

« Nous sommes très heureux de te rencontrer aussi vite, Aldaron, et impatients de voir le peuple des Elfes. Puisque tu nous as écoutés tu sais déjà quel est le but de notre visite. »

« Oui, et j’approuve ce que vous êtes en train de créer, cette Union des Forces Nouvelles. Les Elfes sont prêts à coopérer pour éliminer les Forces du Mal. Mais nous discuterons de tout cela quand vous serez chez moi. Pour l’instant écoutez la forêt qui nous accueille, nous vivons en bonne intelligence avec elle, c’est notre amie, notre mère nourricière et notre protectrice. »

Le feuillage des arbres bruissait doucement à notre passage. Plus nous nous enfoncions dans la forêt et plus j’en fus persuadé, les arbres communiquaient entre eux, comme pour nous souhaiter la bienvenue. Après quelques heures de marche sur des sentiers à peine visible, Aldaron se retourna et nous dit en souriant :

« Voilà, nous sommes arrivés en dessous de la cité que je dirige. »

« ???? »

Il se dirigea vers un arbre au tronc imposant et toqua comme s’il y avait une porte. Incroyable mais vrai, une porte s’ouvrit. Nous le suivîmes à l’intérieur du tronc. Un Elfe montait la garde.


« Nos chasseurs sont dehors en ce moment, le garde remontera avec le dernier à rentrer. »

Nous empruntons un escalier en colimaçon, taillé dans le bois de fort belle façon. Après quelques minutes de grimpette qui mît à mal nos mollets, nous débouchons à l’air libre. Ce que nous découvrons alors nous laissa bouche bée.

Une ville dans les arbres s’offrait à nos yeux émerveillés.


Des centaines de cabanes posées sur les branches s’enroulaient autour des troncs sur plusieurs niveaux, des ponts suspendus servaient de sentiers savamment entrelacés. Les Elfes s’étaient arrangés pour être vus ni du sol ni du ciel. Une légère pénombre enveloppait la cité, éclairée par des millions de lucioles bleues, jaunes ou vertes. Cette vision féerique nous laissa sans voix. Aldaron troubla notre silence.

« Suivez-moi, je vous emmène chez moi, nous pourrons alors discuter tranquillement autour d’un bon repas. »

Les ponts suspendus étaient remarquablement construits, aucun tangage ne se faisait sentir à notre passage, nous avancions comme sur des sentiers forestiers, sauf qu’en dessous c’était le vide. Après quelques minutes de marche nous arrivons au chalet du seigneur du lieu.

C’est une belle bâtisse, enroulée autour de son tronc sur quatre niveaux, assurément la plus belle construction de la cité, et je pensai qu’ici comme ailleurs être le chef présente des avantages certains.

L’aménagement intérieur se révéla être à la fois très rustique et confortable. Installés autour d’une table ronde nous dînâmes de bon appétit. Puis vint le temps des confidences. Aldaron nous raconta tout.

Partis de l’Éden en même temps que tous les Autres et Lucifer et sa clique, tous arrivèrent sur terre au même endroit. Là où nous nous trouvons en ce moment, là où les Hommes étaient arrivés eux aussi. Tous se rendirent compte qu’il n’était pas possible de vivre en bonne intelligence avec les Hommes qui n’étaient pas décidés à abandonner une partie de leur territoire à ces envahisseurs venus d’ailleurs. Les Autres essaimèrent donc un peu partout dans les environs. Les Elfes prirent possession de la forêt profonde, les Nains s’installèrent plus haut à l’intérieur des montagnes, les Animaux se dispersèrent un peu partout. Quant à Lucifer et ses sbires ils disparurent loin par delà les montagnes, là où depuis il fait toujours noir.

« Nous les Elfes vivons en bonne intelligence avec tous. Nous faisons du troc avec les Nains et certains Hommes qui refusent le système mis en place par la majorité de leurs congénères. Les Animaux ne sont pas nos ennemis et nous les côtoyons sans aucun problème. Certains ont étés apprivoisés par les Hommes qui les exploitent. »

« Nous sommes ici, non par la volonté du Grand Tout, mais parce que nous avons été assez bêtes pour suivre le Lucifer. Il faut dire que vous les Trolls, les chouchous du Grand Tout, faisiez un peu de l’ombre à tout le monde là-haut. Mais ce qui a été fait ne peut être défait. »

Je sentis un peu d’amertume dans les paroles d’Aldaron et j’essayai de le rassurer un peu.

« Si nous sommes ici avec toi, c’est parce que le Créateur nous a demandé de retrouver tous les Autres et de lui raconter ce qu’ils sont devenus. Il ne vous a pas oubliés et en ce moment vous êtes peut être sa mauvaise conscience. Cependant il faut maintenant agir vite pour contrecarrer les plans de Lucifer le belliqueux, l’Ange du Mal, dont le but ultime est la domination du monde actuel et l’asservissement des Hommes et des Autres. »

« JR, sur ce point là je suis tout à fait d’accord avec toi. Donne moi ton parchemin, je vais le parapher au nom des Elfes. Je regrette cependant que ce soit les Gnomes qui aient signé les premiers. »

Roxane déplia le parchemin devant lui et lui montra astucieusement du doigt qu’il y avait de la place devant la signature de Minus. Elle écrivit « Aldaron, seigneur des Elfes » et ce dernier signa en dessinant une flèche.

Aldaron nous mena ensuite à notre chambre à l’étage supérieur et nous souhaita bonne nuit. Fatigués par cette journée harassante Roxane et moi nous écroulons entre deux sortes de grosses couvertures bien épaisses et dormons comme des loirs jusqu’au petit matin.

Une fois de plus la nuit fut calme. Une grosse bassine d’eau, arrivée là comme par hasard, nous permet de faire nos ablutions matinales. Puis nous descendons à l’étage inférieur où Aldaron nous attend ave une superbe jeune Elfine.


« JR, voici Ninquelotë, fleur blanche, qui vous guidera jusqu’à la limite de la forêt et des terres rocheuses. Nous avons rempli vos besaces avec de quoi vous rassasier et vous désaltérer. Votre voyage est encore long jusqu’aux terres arides de Lucifer. D’ici là vous rencontrerez certains Autres. Les nouvelles circulent vite et tous vous attendent. Mais attention, le Ténébreux aussi vous attend, soyez donc très vigilant. Allez, mes amis, que le Grand Tout soit avec vous, et n’oubliez pas de repasser par ici à votre retour. »

Après avoir remercié Aldaron de son hospitalité, nous nous mettons en route, guidée par Ninquelotë. Je remarquai qu’elle portait en bandoulière un carquois rempli de flèches, bien qu’elle n’eut pas d’arc. Seule une épée pendait à son côté.

Quelques heures de marche ardue plus tard la forêt devint plus clairsemée. La pente s’était fortement accentuée. Nous arrivons bientôt au bord des terres rocheuses. Devant nous ce n’était que rocaille et gros rochers, à peine distinguions nous quelques sentes étroites qu’il nous faudra emprunter pour progresser.

Ninquelotë nous fit ses adieux et remit à Roxane le carquois qu’elle portait.

« Roxane, voici quelques flèches utilisées par les Elfes. Leur fut est dur et bien droit, fabriqué dans les meilleurs bois de nos arbres, l’empennage est fait de plumes données par nos amies les Aigles, la pointe est façonnée dans les meilleurs matériaux par les Nains dans leur forge. Nos flèches ne manquent jamais leur cible. Puisses-tu en faire un bon usage. »

Un long hurlement retentit alors dans la montagne.

« Votre arrivée vient d’être annoncée. Avancez sans crainte, un autre des Autres vous attend pour vous guider. »

Ninquelotë partie, nous nous retrouvâmes seuls face à notre destin.

À suivre.


© Troll JR

3 commentaires:

  1. Bravo JR vous avez eu la signature du Minus "0101010101111bug" c'est une performance. Vous êtes de plus en plus Héraldien, vous utilisez les émaux et métaux héraldiques dans vos descripions, vous avez vu l'Aigle héraldique et rencontré les lucioles. On imagine aisément le bestiaire héraldique, l'inframonde, les astres et les plantes d'Héraldie, en lisant votre conte. Merci pour ce beau texte.

    RépondreSupprimer
  2. Je testerais bien une nuit dans une de ces cabanes suspendue dans les arbres, au milieu des lucioles.
    Un rêve d'enfant.

    Garance

    RépondreSupprimer
  3. Que de symboles en cet écrit à lire et à relire!
    J'aime l'idée des flèches qui ne manquent jamais leur cible!
    Merveille!
    Merci JR!

    Naïla

    RépondreSupprimer