lundi 7 mars 2016

Une folie, douce


                                                                                    Londres, 4 août 1943
Darlings

(…)

J’ai le plaisir de rectifier une information fausse que je vous ai transmise. On mange ici en dessert de la compote de pomme passée, sans aucun mélange comme chez nous.
Mes mélanges se nomment fruit fool. C’est une peu de la compote de fruits, passée, mêlée à beaucoup de custards (chimique) ou de gélatine, ou d’autre chose. Le nom est délicieux !

Mais ces fools ne sont pas comme ceux de Shakespeare. Ils mentent en faisant croire qu’ils sont du fruit, au lieu que dans Shakespeare les fous sont les seuls personnages qui disent la vérité.

Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’est pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas en des choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :

En ce monde, seuls les êtres tombés au dernier degrés de l’humiliation, loin au dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison – seuls ceux-là ont en fait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.

Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordélia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.
Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces – que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf Twelfth Night). Darling M(ime), si tu relisais un peu Shakespeare avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.

L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder mille attention au sens de leurs paroles – chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous – leur expression de la vérité n’est même pas entendu. Personne ni les spectateurs et les lecteurs de Shakespeare depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.

Est-ce aussi le secret des fous de Velasquez ? La tristesse dans leurs yeux est-elle l’amertume de posséder de la vérité, d’avoir, au prix d’une dégradation sans nom, la possibilité de la dire, et de n’être entendu par personne ? (sauf Velasquez.) Cela vaudrait la peine de les revoir avec cette question.
Darling M(ime), sens-tu l’affinité, l’analogie essentielle entre ces fous (ce qui légitime l’emploi de ce mot par l’un et l’autre André) et moi malgré l’Ecole, l’agrégation et les éloges de mon « intelligence » ?
Ceci est encore une réponse sur « ce que j’ai a donné ». Ecole, etc., sont dans mon cas des ironies de plus.
On sait bien qu’une grande intelligence est souvent paradoxale et parfois extravague un peu…
Les éloges de la mienne ont pour but d’éviter la question : « Dit-elle vrai ou non ? » Ma réputation d’ « intelligence » est l’équivalent pratique de I réputation du fou I l’étiquette de fous de ces fous. Combien j’aimerais mieux cette étiquette !

(…)

Mille baisers darlings. Espérez mais modérément. Soyeux heureux. Je vous serre dans mes bras tous deux bien des fois.

Simone 

Extrait d’une lettre de Simone Weil (3 février 1909 – 24 août 1943) à ses parents, dans les Oeuvres complètes, Vol 7, Tome 1, page 300. La dernière qu’elle leur ai écrite avant d’aller dans un sanatorium dans un état de santé alarmant faute d’avoir acceptée qu’on la soigne. Elle y est morte vingt jours plus tard. Le certificat de décès atteste d’une malnutrition volontaire.
« Cardial failure due to myocardial degeneration of the heart muscles due to starvation and pulmonary tuberculosis / the deceased did kill and slay herself by refusing to eat whilst the balance of her mind was disturbed. »

Elle semblait avoir le soucis des autres jusqu’à se priver de nourriture car pendant cette période de forte restriction elle pensait en s’alimentant les en priver. Son attitude me laisse perplexe… Est-ce un suicide déguisé en œuvre de charité ? Est-ce de la charité ? Mais dans ce cas, en mourant, elle ne pouvait plus porter secours aux autres et on peut penser qu’elle aurait été plus utile en faisant en sorte que la nourriture soit mieux partagée qu’en s’en privant. Qui lui dit que sa portion n’a pas remplie la panse de quelqu’un qui en avait déjà largement pour son compte et qui plus est exploitait la classe ouvrière (c’était un de ses grands combats) ? Non, je n’arrive pas à me défaire de l’idée qu’elle s’est suicidée. Ce qui m’étonne à la lecture de sa correspondance c’est qu’à cette époque, et à toute période de sa vie d’ailleurs, elle a baigné dans une atmosphère très affectueuse. Ses parents qui étaient exilés alors aux Etats-unis, lui écrivent très régulièrement, soit des lettres, soit des télégrammes, pleins de tendresse, tout comme les messages qu’elle leur renvoie en retour. Ils ont été très surpris en apprenant sa mort par télégramme, elle ne leur avait jamais parlé de problèmes de santé. Quand elle a découvert sa chambre au sanatorium, ses premières paroles auraient été, « Une belle chambre pour mourir ». Il y a des gens qui luttent contre leur attirance pour la mort. Je pense que l’on a tous une certaine fascination pour elle. Notre nature curieuse ? Et parfois, c’est le cas des « mystiques », c’est un lieu envié car celui de l’union tant attendue avec Dieu. Je pense que
c’était son cas.


On retrouve cette attirance aussi chez Sainte Thérèse de Lisieux qui finalement a un parcours assez similaire à elle, morte jeune, malade (maladie pulmonaire également), se négligeant sur le plan des soins, s’infligeant des conditions de vie très rudes, et déclarant par exemple;

« Je tousse ! Je tousse ! Ça fait comme la locomotive d’un chemin de fer quand elle arrive à la gare. J’arrive aussi à une gare, c’est celle du Ciel et je l’annonce ! »

« …Eh bien, il me semble qu’aujourd’hui, les petits anges m’appellent, et moi je vous dis comme la petite fille : « laissez-moi donc partir, y veulent de moi !
Je ne les entends pas, mais je les sens. »


Et puis il y a aussi, à ma connaissance - mais je ne doute pas qu’ils y en ai bien d’autres, Marie-Noël, la poétesse qui exprime cette lutte contre la tentation de la mort comme une lutte entre le corps et son âme. Elle supplie son corps de ne pas laisser son âme prendre le dessus sur lui et donc de se suicider.

Prière à mon corps

O mon corps, tant que tu pourras, garde-moi de mon âme.

Ne meurs pas, sois vivant, ne m’abandonne pas à elle seule.

Ne défaille pas, sois fort pour la tenir liée, enfermée, l’empêcher de me nuire.

Mange, bois, engraisse, sois épais afin qu’elle me soit moins aiguë.

Protège-moi contre elle tant que tu pourras. Défends-moi de toute ta substance, de tout ton poids, de toute la terre qui te tient aux pieds. Sauve-moi d’elle !

Et puis,

Se tuer ?

On ne se tuerait pas assez. On ne tuerait pas son âme.

Qu’est-ce que supprimer la chair ?

L’âme malade est plus torturante que le corps. Tant qu’il est fort, il la défend contre elle-même comme une armure. Affaibli, elle se rend à soi-même plus cruelle.

Le corps détruit, elle serait peut-être – lame sans fourreau – ce supplice d’elle-même par elle-même… éternel.

Rien n’est, pour la sauver d’elle-même, rien n’est que d’attendre, en patience, la Grâce de Dieu.
                                                                                           Marie-Noël, Notes intimes

Autre rapprochement entre ces trois mystiques, elles étaient toutes d’un altruisme très important, j’allais écrire démesuré mais l’altruisme en soi n’est-il pas une démesure dans la mesure où en l’étant, altruiste, on ne prends plus la mesure de soi, on se désintéresse de son propre intérêt ? Une folie, douce.


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