mardi 1 mars 2016

Chroniques de l'Ancien Monde 3


L’Alliance des Douze Cités

Nous marchâmes une bonne heure à une allure soutenue. Plus nous progressions et plus la foule se faisait dense et curieuse, comme déjà avertie de notre arrivée. Soudain, la cité nous apparut, blottie au bout du lac et adossée à la montagne. Des remparts imposants protégeaient ses accès. Sur le lac, quelques grosses barques étaient amarrées à fleur de rive. Après avoir franchi une porte gigantesque, nous pénétrâmes dans la ville. Nous n’étions pas au bout de notre peine, car il nous fallut encore une autre heure pour grimper des escaliers en colimaçon qui nous amenait toujours plus haut dans la cité. Soudain, au débouché d’un virage, ce qui devait être le palais du Patriarche s’offrit à nos yeux. La cité nous avait déjà paru très belle, mais le palais, lui, était tout simplement magnifique.


Peinture d'Eduard von Grützner (1846-1925)


– Eh bien, il ne s’embête pas le Patriarche, » me souffla Roxane.
– Donne une parcelle de pouvoir à un Humain et il est vite atteint par la folie des grandeurs, lui dis-je tout aussi doucement.

La porte du palais s’ouvrit. Un Humain en longue robe en sortit, encadré par deux gardes en armes. Un évènement incroyable se produisit alors. Ils se prosternèrent devant nous. Nous étions un peu gênés. La longue robe prit la parole.

– Bienvenue à toi, JR, envoyé de notre Dieu, ainsi qu’à ta compagne. Je suis Roustam, le Chambellan du palais et je suis chargé de pourvoir à tous vos besoins durant votre séjour. Suivez-moi, notre Patriarche vous attend.

– Relève-toi, Roustam, et mène-nous devant le Patriarche. Mais dis-moi, quel est son nom ?

– Il s’appelle Grandoléon, et il vous attend avec impatience.

Il se confirmait donc que les Humains appelaient le Créateur Dieu, que la légende était toujours vivante et que j’étais connu comme le loup blanc. J’avais intérêt à bien tenir mon rang d’ambassadeur. Je regardai Roxane et j’eus l’impression qu’elle avait envie de rigoler. Je lui fis les gros yeux et tout rentra dans l’ordre.

Grandoléon n’était pas vieux, n’avait pas une longue barbe blanche et ne tenait pas un bâton. . Il semblait même un peu jeune pour un Patriarche. Notre conversation fut franche et limpide, et nous apprîmes beaucoup l’un de l’autre. Il me parla des hommes, des femmes et des enfants qui forment le genre humain, des douze cités qui existent tout autour du grand lac et de leur coexistence chaotique, du Diable ou Satan, autres noms que les Hommes donnent à Lucifer, établi loin derrière les hautes montagnes avec sa clique d’Infernaux, des Elfes dans la forêt profonde, des Nains dans les profondeurs de la terre.

Je lui parlai du Créateur et de l’Eden, des Trolls et de leurs missions spatio-temporelles, preuve que Dieu s’intéresse toujours à l’avenir des Hommes. Je lui parlai aussi de la légende, déformée par le temps, et lui racontai la vérité sur cette fameuse bataille qui me vit combattre les Infernaux.

–Bien-sûr que je n’étais pas seul, lui dis-je, sinon je ne serais pas là à discuter avec toi.

– Je m’en doutais, mais tu sais, JR, il est bon que la légende reste telle que les vieux nous la racontent depuis des siècles, le peuple a besoin d’elle. Ton arrivée parmi nous doit déjà être connue dans les autres cités. La légende doit vivre et grandir pour maintenir l’espoir d’un retour aux origines. »

– C’est pour cela que nous allons en profiter, Grandoléon. Tu es le seul à m’avoir reçu, ton prestige en est rehaussé, les autres Patriarches vont avoir un certain respect pour toi, même s’il n’est que momentané. Tu dois leur imposer l’Alliance des Douze Cités, qui stipulera que dès qu’une cité sera attaquée par les Forces du Mal, les autres se porteront immédiatement à son secours.

C’est à ce moment là que Roxane me tendit un parchemin sur lequel elle gribouillait depuis quelques instants. C’était noir sur blanc le traité d’alliance dont je venais de parler. Je commençai à comprendre pourquoi le Créateur me l’avait gentiment imposée. Je le donnai à lire à Grandoléon qui ne cacha pas son enthousiasme.

– JR, je me fais fort de faire signer tous les Patriarches et de réunir les Douze Cités dans cette Alliance.

– Quant à moi, je vais continuer ma quête pour créer l’Union des Forces du Bien (appelons-les ainsi) avec les peuples de bonne volonté que je rencontrerai.

Nous signâmes tous les deux le Traité, Grandoléon dessina une aigle.

– Vous devez être fatigués, je vous laisse entre les mains de Roustam. Il va s’occuper de vous pour le repas et votre repos. Vous repartirez demain matin bien reposés. Quant à moi je me mets en route immédiatement, les nuits sont claires en ce moment et il faut battre le fer tant qu’il est chaud.

Grandoléon parti, j’en profitai pour questionner un peu le Chambellan.

– Dis-moi Roustam, depuis combien de temps Grandoléon est-il Patriarche ?

– Depuis peu JR. Son vieux prédécesseur est tombé une nuit du haut des remparts. Nous n’avons retrouvé son corps que le lendemain matin. Encore un coup de Satan.

– M’est avis que Satan n’a rien fait et que le vieux s’est fait balancer dans le vide !

– Certainement, Roustam. D’autres évènements bizarres à me signaler, peut-être ?

– Ah oui, nos deux grandes poétesses, Justine et Marie-Louise ont perdu leur ferveur poétique et se sont repliées sur elles-mêmes. Elles sont devenues amorphes et aphones, et elles se laissent dépérir. Dieu doit avoir pitié d’elles car elles restent toujours très belles toutes les deux, comme si les privations n’avaient pas d’effet sur elles.

– M’est avis que Dieu n’y est pour rien et qu’il doit y avoir un coquin qui leur amène à manger en douce !

– Eh oui, Roustam, Dieu fait parfois bien les choses.

– Ah, j’aperçois les frères Maurice et Eugène qui vont s’occuper de vous pour le couvert et le gîte.

Après les présentations d’usage, Roustam nous laissa en se pliant encore une fois en deux avant de partir, drôle de coutume.


Peinture d'Eduard von Grützner (1846-1925)

Les deux bons moines furent aux petits soins pour nous. Ils nous amenèrent directement à la cuisine du palais et nous installèrent à une grande table en bois.

– Vos désirs sont des ordres, nous dit le frère Maurice, « que désirez-vous boire ? Je peux vous offrir du bon vin ou de l’excellente bière.

Roxane opta pour la bière et moi pour le nectar, bien-sûr.

– Et pour le manger je peux vous servir le cochon de lait farci ou la poulette rôtie, nous dit le frère Eugène.

Amène tout, mon ami, nous goûterons et le cochon et la poulette.

Les moines partis Roxane m’annonça qu’elle se réservait le croupion de la poulette.

– Pas de problème, moi je me réserve les deux cuisses, car vois-tu, j’adore les cuisses de poulette.

Elle gloussa légèrement et prononça son mot favori : « Bandit ! »

Quand la table fut remplie de victuailles et de nombreux pichets nous comprîmes que nous serions quatre à boire et à manger car il y avait deux cochons de lait et quatre poulettes. Les moines ne sont pas gens tristes, le repas fut gai et enjoué. Un pichet à peine vidé était immédiatement remplacé par un plein. Des cochons et des poulettes il ne resta rien. Quand Roxane laissa tomber sa tête sur la table je sus qu’il était temps qu’on nous mène à notre couche.


Peinture de Jose Luis Lopez Galvan

– Mes bons amis, je repasserai vous voir à mon retour, pour de nouvelles agapes en votre compagnie que je trouve fort agréable. Maintenant il est temps que vous nous indiquiez où nous allons nous reposer.

Le brave Eugène, encore disponible, nous amena à notre chambre.

Un superbe grand lit trônait au milieu de la pièce. Je déposai Roxane d’un côté et me couchai de l’autre. La nuit fut calme.

À suivre

© Troll JR


Peinture d'Eduard von Grützner (1846-1925)

5 commentaires:

  1. Extraordinaire.
    Vivement la suite.
    Merci JR.

    Naïla

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    1. "Extraordinaire" est peut-être un mot un peu fort. Il y a des fois, en écrivant ces Chroniques, où je pense que ce que j'écris est un peu "simplet".
      Mais je prends acte de votre engouement.
      Merci Naïla.

      JR

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    2. Je ne vois aucunement de la "simplitude" en ce que vous écrivez! Bien au contraire, je me demande même comment vous parvenez à trouver toutes ces idées!
      Certains mots me semblent même tout simplement beaux!

      Naïla

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    3. Vos paroles me vont droit au cœur.

      JR

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  2. Frère Maurice et frère Eugène sont de mèche avec le Troll, je ne l'aurais jamais deviné seule!

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