samedi 19 décembre 2015

Mon année est un jour

Peinture d'Andrei Markin

     Héloïse rentra plus tôt que prévu. Quand elle vint s'annoncer, il lui marqua sa surprise. Il était sur le point de se raser et avait de la mousse sur son visage. Héloïse le bisa et en eut à son tour sur son nez et ses joues. Cela la fit rire comme une gamine. Quand il lui demanda la raison de son retour prématuré, elle ne répondit pas tout de suite. Elle jeta un bref coup d’œil sur les feuilles éparpillées sur son bureau, ainsi qu'au sol, puis semblait regarder en elle-même, les lèvres légèrement pincées, l'air grave de quelqu'un qui revenait de quelque part ou, plutôt, qui revenait de quelque chose.

     Enfin, elle lui expliqua qu'elle n'en pouvait plus de sa belle-sœur. Que celle-ci ne s'arrangeait pas avec l'âge, bien au contraire. Que, décidément, elle n'avait d'autres préoccupations que de refaire le carrelage de sa salle de bain. Se demandant s'il ne fallait pas réaménager le salon en y introduisant du mobilier plus design, complètement ou seulement par touches, de sorte à créer un contraste de styles. Déplorant que sa cuisine commençait à la lasser. Que les éléments en chêne, par leur côté massif, offraient un visuel chargé qui ne correspondait plus à son besoin d'esthétique plus légère, peut-être même plus éthéréenne – c'était alors son mot fétiche. Bref, elle passait beaucoup de temps à lire les magazines spécialisés dans l'aménagement intérieur et changeait mille fois d'avis au gré des pages qu'elle feuilletait. Du délire ! Si encore il n'y avait que cela. C'est que ça vivait dans le grand standing et ça se plaignait en permanence de la cherté de la vie, du prix de la baguette ou du kilo de bœuf, si ce n'était de la motte de beurre ou du pot de confiture. Ça roulait en BMW série 7, partait en vacances de neige à Salzbourg ou en week-end à Saint-Pétersbourg. Ça faisait des virées à Marrakech et des emplettes à Londres. Ça s'offrait des thalassothérapies, envoyait les gamins dans les meilleures écoles privées, constituait une cave à vin qui aurait souffert la comparaison avec certaines grandes adresses de la capitale. Bref, ça vivait dans une demeure bourgeoise, possédait une maison secondaire dans le Var et un pied-à-terre à Paris et ça pleurait la misère. Ça n'était jamais content. Ça n'était même pas heureux. Comment son frère avait-il pu s'acoquiner avec une pareille parvenue doublée d'une pimbêche prétentieuse, creuse au demeurant ? Qui ne fichait rien ou pas grand-chose de ses journées, en femme entretenue qu'elle était. Mais son frère n'était-il pas du même tonneau ? De la réussite professionnelle et sociale, avec du vernis de culture, comme tous les imbéciles de la coterie qu'il fréquentait. Et par-dessus le pompon, ça allait à la messe tous les dimanches. Ça ne causait que d'argent, de bourse et de placements mais ça avait de la religion ! Héloïse fit une pause puis ajouta qu'au-delà de toutes ces considérations, elle s'était surtout ennuyée. Mortellement ennuyée. Ce n'était pas vraiment une nouveauté, mais cette fois-ci c'était à couper au couteau. Ça ne l'avait jamais autant frappée avant. Elle avait échappé au snobisme parisien pour retrouver la fatuité provinciale. Elle ajouta : «Quitte à m'embêter, je préfère autant que ce soit chez moi. Finalement, je me rends compte que je supporte de moins en moins les gens. Je les trouve insipides, nombrilistes, futiles, vaniteux, immatures... Sont-ils tous comme cela ? Et toi, tu me vois comment ? Si ça se trouve, je ne vaux guère mieux...»  

     Où Héloïse voulait-elle en venir ? Ils avaient passé maintes soirées à discuter du monde, de la société, des gens, de leurs comportements, de la comédie sociale, de leur propre implication dans ce jeu de dupes. C'était souvent Héloïse qui le lançait sur ces sujets. Elle y avait pris goût. Peut-être depuis qu'il lui lisait son carnet de rue ? Avec le temps, c'était même devenu un besoin. Elle lui avait dit qu'elle avait l'impression de sortir d'une longue parenthèse. Comme d'un passage à vide. Elle ne savait pas trop. Mais c'était étrange. Et ça lui faisait du bien.  

     Il en était là de ses réflexions quand passa à la radio une chanson dont il avait vainement recherché le titre depuis de longues années. À vrai dire, c'était la première fois qu'il la réentendait depuis... Seigneur ! ça le ramenait loin en arrière : depuis la fin des années soixante ! Cette chanson lui trottait souvent dans la tête mais elle avait complètement disparu du paysage musical, du moins du sien. Il n'y avait pas moyen de mettre la main dessus et personne dans son entourage n'en avait la moindre idée, même s'il leur fredonnait la mélodie. À vrai dire, cet instant fut véritablement magique «Écoute, Héloïse, écoute...» Il savoura le morceau jusqu'à la dernière note et fut frustré de ne pas pouvoir se le repasser. Mais il eut néanmoins le temps d'en relever le titre ainsi que le nom du groupe. Une providence. Et juste au moment où Héloïse était revenue ! Tout finit toujours par arriver, il ne faut simplement jamais lâcher. Jamais. Héloïse ne connaissait pas cette chanson mais elle l'aima spontanément. Elle lui trouva beaucoup de fraîcheur et de profondeur. Elle correspondait curieusement, quelque part, à son état actuel. Elle était en phase. Ils furent tous deux émus par cette coïncidence. Il y avait là quelque chose de fort. C'était comme s'ils avaient trouvé une pépite au fond de l'an. My year is a day... Mon année est un jour... Héloïse se répétait ces paroles, tel un mantra. Ils firent l'amour. Longtemps. Ils étaient au fond de l'an. Ils étaient au fond d'eux-mêmes.  

     Il n'en revenait pas d'avoir enfin retrouvé ce morceau après tant d'années. Il se procura le texte de la chanson sur la Toile où il apprit que Les Irrésistibles étaient un groupe de rock américain de la fin des années soixante dont tous les membres étaient des Américains qui vivaient à Paris. Quand il prit connaissance du texte, il fut encore plus surpris d'y découvrir que les paroles collaient exactement à sa situation. Bon sang ! Cette chanson décrivait son état, comme si elle avait écrite pour lui ! Le fait qu'elle réapparaissait justement à cette période précise de sa vie le laissa stupéfié. Autre coïncidence : il travaillait à la partie instrumentale d'une chanson qu'il était en train de composer et qui avait pour titre l'adresse de Rose, plus précisément le numéro et le nom de la rue où Rose avait vécu. Où lui-même avait vécu quelques temps. Il fallait d'urgence qu'il mît quelque chose sur ce vide béant. C'était violent. Insoutenable.  

« Mon année est un jour »... Chaque phrase résonnait.  

« Je veux vraiment changer d'avis »... Oui, il le voulait vraiment. Il devait changer d'avis sur Rose. Sur ce qu'il avait cru qu'elle était. Mais qu'elle n'était pas et n'avait sans doute jamais été.  

« Mais je sais que ça prend du temps »... Surtout que le Taureau est lent, très lent. Il lui faut du temps, beaucoup de temps. De quoi faire craquer les plus patients.  

« Les pensées se bousculent dans ma tête »... C'était le moins qu'on pût dire. Mais peu à peu, elles s'apaisaient, s'éclaircissaient.  

« Oh ! Mon Dieu, vont-elles se modifier ? »... Oui, il ne devait pas se la raconter. Ne pas se donner le change à lui-même. Ne pas se payer de mots. Ni de pensées.  

« Il me semble que je l'ai perdue il y a des années et des années »... En réalité, il l'avait perdue depuis le début. C'était sur le pas d'un hiver qui n'en finirait pas.  

« J'ai tant besoin d'elle »... Pourquoi avait-il besoin d'elle ? Que lui avait-elle donc apporté d'essentiel ? Qu'il n'avait déjà en lui-même ?  

« Comment puis-je continuer tristement ? »... Il fut longtemps à ne plus savoir comment continuer. Il était alors d'une infinie tristesse. Errant dans Paris. Seul avec sa désespérance.

« Je pense m'être fait avoir »... Et s'il ne s'était fait avoir avant, il se serait sûrement fait avoir après. Finalement, Rose lui avait offert un raccourci. Il la laisserait continuer seule son détour. Ailleurs.  

« Quand je pense à elle tout le temps, cela consiste à penser à ses mensonges »... Rose se mentait d'abord à elle-même. Elle mentait en toute bonne foi. Mais vers la fin, elle mentait sciemment. C'était après son point de rupture.

« Je vais chanter à nouveau une chanson qui autrefois me trottait dans la tête »... Elle lui avait trotté dans la tête depuis 1968. Il aura attendu plus de quarante ans pour l'entendre à nouveau. Au bon moment. À l'instant juste.  

« Je vais devoir me comporter en homme »... Oui, cesser d'être l'enfant de ses parents. De sa mère, surtout. Rompre, enfin, avec certains souvenirs en souffrance qui remontaient à son enfance. Cette tendresse que sa mère ne lui avait pas prodiguée. Ce besoin de lui plaire. De retenir son attention. De se réfugier en elle. Il dit un jour à Rose : « Si j'étais un enfant, je te voudrais pour maman. » Rose, elle, voulait un père. Elle fut un peu sa mère. Oui, il était temps de se comporter en homme. Il avait l'âge. S'il est toujours trop tôt pour mal faire, il n'est jamais trop tard pour bien faire.  

« Bien me cramponner à moi-même »... Cesser, donc, de demander à l'Autre d'être le spectateur de son ego. De s'en servir comme faire-valoir pour se donner un sentiment d'utilité. Pire : pour se confirmer dans sa superbe. Cesser de déléguer à l'Autre ce qui échoit à soi-même. Rompre avec la dépendance psycho-affective de l'amour-passion. Qui n'est au demeurant que narcissisme et égoïsme.  

« Comment puis-je continuer ? »... Il n'allait tout de même pas se mettre une pierre au cou et se jeter dans la Seine ! Il continuerait donc. Il y avait encore du travail. Des scories à gratter. Il devait assainir ses bases. Se séparer de certaines choses, tant matérielles que psychiques. De certaines relations aussi. Autant de fardeaux qui l'aliénaient, le retenaient, l'empêchaient d'évoluer, c'est-à-dire d'enlever le voile de l'inconscience.  

« Je pense éternellement chanter cette chanson »... Il devait surtout éternellement se souvenir de cette leçon de vie. Se garder de rechanter certains couplets et certains refrains, au risque, sinon, de danser la saint Guy.  

« Et mon année est un jour »... Et le temps n'est qu'un instant. La vie qu'un éternel maintenant. Insaisissable, irréductible, mais où tout se passe. Où tout passe. Ce présent, qui n'est qu'un éclair entre le futur et le passé. Une fulgurance absolue. Dieu infinitésimal.  

     Un seul être vous manque et tout est dépeuplé... L'espace est vide. Le temps est arrêté. La vie est suspendue. Dieu est absent. Ne demeure que la crudité du moi illusoire. Un monolithe... Oui, il fallait tout inverser : repeupler le désert, réinvestir l'espace, redonner du rythme au temps, une pulsation à la vie. Se lever et marcher. Vivre à nouveau. Mais sur des bases nouvelles. Quand il en fit part à Héloïse, elle lui dit que c'était un signe. Et pas des moindres à son sens. Le signe que quelque chose était en train de se mettre en action. Un changement en profondeur était en cours. Il était assurément à une époque charnière de sa vie. Tout cela la dépassait un peu mais elle sentait bien que l'étape était capitale. Conséquente. Déterminante. Elle-même vivait un changement en elle. Elle n'était plus la même. Quelque chose bougeait en elle. Qui croissait. « Tu ne veux pas dire que... déjà ! » voulut-il plaisanter. « Idiot ! » lui lança Héloïse en haussant les épaules. Elle avait passé l'âge, de toute façon. Du moins l'âge conseillé. Cela le fit penser à Rose qui avait désiré un enfant de lui. Ils étaient assis sur un banc quand elle le lui avait confié. Ils étaient souvent assis sur un banc. « Je sens que j'en ai besoin. » lui avait-elle dit. Ce jour-là, le ciel lui tomba sur la tête. Mais Rose avait mis dans le mille. Vers la cinquantaine, le désir d'un autre enfant s'était fait jour en son tréfonds. Il en rêvait même. Et ce rêve devenait d'autant plus fort qu'il était alors irréalisable. Et irréaliste. Rose l'avait induit en tentation. Elle ravivait un feu qui couvait. Il fuyait cette pensée autant qu'il la poursuivait. Il en fut déchiré. Rose l'écartelait. Cette femme était redoutable.

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse

2 commentaires:

  1. Il arrive parfois que l'on ne se trouve pas à sa place, c'est très inconfortable. Le nom originel de mon blog n'était pas "Comme un cheveu" mais "Comme un cheveu sur la soupe". C'est sentiment qui m'a fait le créer. C'est un peu un enfant. J'ai l'impression que notre place, je parle au nom de l'humanité, rien que ça, c'est de créer. Remarque ce phénomène peut se produire dans une soirée, au cour d'une discussion, c'est même très propice à cela la discussion, c'est même indispensable. Je ne sais pas si on dit ce qu'on pense mais il me semble qu'on pense en disant, on pense avec des mots en tous les cas.

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    1. Je dirais plutôt que les mots servent à structurer et à agir sur les pensées, à développer une pensée mais les mots ne créent pas la pensée.
      Les animaux pensent sans mots, les enfants trouvent des solutions à des "problèmes"sans comprendre leur cheminement de pensée.Ils doivent apprendre à placer des mots sur leur pensée.
      L'acte de création est directement lié à la faculté de donner du sens, de la symbolique sur les actes du quotidien, c'est un besoin de transcender le réel. Une chose n'est plus seulement une chose mais devient ainsi un objet.

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