mardi 1 décembre 2015

Du vide de soi

Toile de John William Waterhouse, Le tonneau des Danaïdes, 1903

La vie semble n'être qu'un songe et les choses qu'ombres fuyantes. A peine fait-on un geste qu'aussitôt celui-ci s'évanouit dans quelque éther. Il n'en reste qu'un souvenir qui s'estompe avec le temps. Même une photographie ne restitue pas le réel car celui-ci n'est jamais statique. Vouloir que le temps s'arrête c'est vouloir que le mouvement s'arrête, c'est-à-dire que cesse le processus existentiel dont la volonté n'est qu'un mode. Vouloir cela, c'est ne plus vouloir. 

Ne rien faire est impossible ou plutôt... infaisable ! Que fait-on quand on ne fait rien ? S'étendre et ne plus bouger, c'est faire cela. C'est tout sauf rien.

Du rien on ne peut rien dire et ne rien faire suppose que l'on sache ce qu'est rien. Le savoir, c'est le faire chose connaissable, formelle, et donc l'ôter à lui-même, c'est-à-dire l'annuler en tant que rien. Mais comment annuler le rien quand on ne peut effectuer d'opération que sur des choses ou des "non-riens" ?

Le dictionnaire définit le rien comme "aucune chose" puis fournit toute une série de nuances réductives qui en font une chose de peu d'importance. Bref, le rien absolu est inconcevable, comme d'ailleurs tout absolu. Pourtant et curieusement, "rien" est un des mots les plus communément usités ! C'est dire à quel point la "non-chose" semble tenir une place considérable dans le monde des choses...

Qu'y a-t-il dans un verre vide ? Rien. C'est néanmoins ce qui permet d'emplir le verre de quelque chose. Le vide n'est donc pas rien. Qu'est-il ? Espace ? Matrice de la chose ?

L'être se repose dans le non-être. La force d'une présence réside dans sa dimension d'absence. La disparition d'un être cher met à vif, de manière inversée, sa présence qu'aucune forme ne vient plus divertir. La parole d'une personne habituellement silencieuse possède un poids particulier.

La solitude peut plonger dans un sentiment de vide mais jamais dans celui du rien. Au contraire, dans un tel état, on a plutôt une sensation intense de crudité des choses, de soi-même, de la vie, du temps... Cela se rapproche un peu de l'insomnie, une sorte de figement de l'état d'éveil, sauf qu'au lieu de ne pas pouvoir dormir ou se rendormir, on ne peut plus se couler dans le flux normal de la vie et du monde. Une partie de soi-même a toujours besoin de se dissoudre dans le tout. Dans la solitude éprouvée, l'on se retrouve uniquement avec soi-même, de manière monolithique. La solitude nous met face à notre incomplétude, à notre finitude. 

L'ego est un tonneau des Danaïdes. Rien ne peut le combler.

6 commentaires:

  1. S'évanouir en L'Astre irradiant la Nuit de notre solitude
    S'éteindre en Sa Sublimité, s'effacer en Sa Plénitude
    Se laisser désirer du seul Désir, Régent de L'Éternité
    Se laisser aller en ces vagues de Lumière, y demeurer
    Depuis notre perfectibilité, un devenir à son Apogée
    En ces décombres, en ce Rien avéré, L'Un est Réalité
    Peu importe les flux, l'écume, ces étranges effets
    Celui qui a vu un Jour, ne peut plus jamais oublier.

    Naïla

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  2. Le "rien", le "vide", ça me fait penser au koan "MU" de la pratique du Zen, "nature de Bouddha"... "conscience sans objet" etc...
    quelques années de méditation en perspective!
    Soizik

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    1. Oui, Soizik, tout à fait. Et cela nous renvoie à la doctrine bouddhique du par-delà, notamment de la Prajna Paramita (Sūtra du Cœur de la Perfection de la Connaissance Transcendante) dont le texte se trouve publié sur ce blog, ainsi qu'au "non-agir" du Tao Te King de Lao Tseu.

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  3. J'apprécie particulièrement la comparaison du verre vide. En effet, le vide au sens de l'absolu ne recouvre aucune réalité comme le néant. Ces 2 concepts pris absolument sont une pure impossibilité. En revanche, le non être n'est pas l'absence d'être mais la non manfestation de l'être c'est-à-dire son principe d'ordre métaphysique immédiat et en définitive la toute possibilité universelle ou encore la Réalité infinie. C'est ce que suggère Marc en écrivant "L'être se repose dans le non-être".

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  4. Hanya Shingyo des méditations Zen... Je m'en souviens encore un peu.
    Ton illustration est parfaite et superbe pour représenter ce concept.
    J'irai regarder le texte chinois.
    Soizik

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