dimanche 8 novembre 2015

La vie par défaut

Toile d'Igor Morski

– […] la société festive qui est la nôtre - un avatar de la société des loisirs - si justement pointée par Philippe Murray, fonctionne essentiellement sur le principe de plaisir et de désir d'innocence. Elle est d'autant plus polarisée là-dessus que les conditions de vie ne cessent de se dégrader. Ajoutons à tout cela le durcissement des conditions de travail qui, outre d'être pathogène, exacerbe le besoin de se divertir. Pour « oublier ». On l'entend souvent dire. C'est une stratégie d'évitement et de fuite. Cette détérioration générale, cette déliquescence sociétale, notamment du monde politique, sont d'autant plus mal vécues que le martelage publicitaire permanent attise et chauffe à blanc le désir du « toujours plus et de l'encore mieux », tout en alimentant la frustration, donc l'envie. Lanza del Vasto écrit que l'appel d'air dans la fournaise, l'aspiration générale de bas en haut allume et fait ronfler la Cité. C'est grâce à ce feu d'enfer que tout marche et tourne, que la ri­chesse et la vitesse croissent... Le feu qui monte est celui de la rivalité. Nul ne s'enrichit sans priver quelqu'un, nul ne domine sans soumettre plusieurs. L'ascension sociale consiste à tirer par les pieds celui qui se trouve au-dessus et, l'ayant enfoncé, monter sur ses épaules et sur sa tête. Il n'y a pas de méchanceté à cela : c'est le jeu. Mais surtout c'est nécessité, car celui qui ne tire pas est tiré, celui qui ne monte pas perd pied. Ainsi l'aspiration vers le haut se compense d'un mouvement de descente et de déchéance. Les vaincus avec leurs débris se retrouvent au fond parmi ceux qui y grouillent et stagnent, n'ayant jamais su prendre leur chance... (1)

– Tu le sais de mémoire ? 

– Ce passage-là en particulier. Écrit en 1959. Plus d'un demi siècle après, je n'en retire pas une virgule, bien au contraire. Ce système, donc, parfaitement absurde, nous fait les yeux plus grands que le ventre. Et à force de les avoir grand ouverts, on en devient hagard. N'as-tu pas parfois l'impression que les gens ont l'air égaré ? Dans une forme d'hébétude... Et de plus en plus infantiles aussi. Donc, dans ce contexte d'affaissement et de dépression, la famille redevient une valeur refuge. Sauf que celle-ci passe principalement par le couple. Et c'est là que le cordon se resserre encore. Car pour réussir le couple tant soit peu, il faut impérativement rompre avec la culture du choix maximalisé, c'est-à-dire sortir du supermarché de la relation, pour entrer dans ce que la sociologue Eva Illouz appelle l'économie de la rareté et du manque. Une gageure car cela équivaut à devoir vivre, sinon en marge, du moins en parallèle du consumérisme ambiant et forcené. D'autant plus que la grande majorité des personnes n'appréhende l'existence et ne s'y conçoit que dans sa dimension mondaine et horizontale. Platement matérielle, en fin de compte. Sauf que même le matérialisme léger est mis à mal par la crise économique, dans une conjoncture incertaine qui mine les champs de la projection. Et donc aussi du rêve réalisable. L'on se retrouve immergé dans la profusion tout en devant gérer la pénurie des moyens. De carence en carence, l'on se retrouve à faire carême de tout. Cela exige donc une certaine force morale. Ainsi, le couple tient proprement de la vocation car il se pose actuellement et de facto contre l'idée de soi comme lieu permanent d'excitation, d'autoréalisation et de jouissance comme l'écrit Eva Illouz, dont j'aime beaucoup la façon de tirer les traits. Bref, être en couple, au sens d'inscrire celui-ci dans la durée, exige la capacité de singulariser l'autre, de suspendre le calcul, de tolérer l'ennui, de mettre fin à l'auto-développement, de vivre avec une sexualité médiocre, de préférer l'engagement à l'insécurité contractuelle. (2) Je te rappelle que nous parlons bien du couple monogame et de l'amour hétérosexuel. Pour ce qu'il en est des autres... Il faudrait un jour demander à Marin ce qu'il en pense. Mais est-ce vraiment si différent ailleurs ? J'en doute. 

– Il n'y a pas de relation stable sans obligations. Et ce à quoi l'on s'oblige ne devrait pas être vécu comme une contrainte. Se lier c'est s'engager nécessairement, en conscience, librement consentant, à un niveau ou un autre. Et ce ne peut être sans contrepartie. Si je me lie à quelqu'un, j'entre dans une relation d'échange. D'échange de soi. De partage des plus et de neutralisation des moins. Je crois que la meilleure des symétries c'est de trouver un équilibre dans ces comptes-là. Qu'en penses-tu ? 

– Que c'est plus vite dit que fait. Mais en disant cela, tu ne sors guère de l'idée du compromis. Vivre avec des compromis, n'est-ce pas vivre par défaut ? Que devient l'amour là-dedans ? 

– Compromis ? Sans doute. Mais c'est un premier niveau, que bien des gens ont déjà du mal, sinon à atteindre, du moins à tenir dans la durée. 

– Et le second niveau ? 

– Il n'y a plus de compromis car on a dépassé les concepts d'intégrité et d'altérité. D'ego, au sens le plus réducteur du terme. Ça nous ramène à notre discussion de la dernière fois, souviens-toi. (3) 

 […]

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse


Notes

(1) Les Quatre Fléaux, tome II, La roue des révolutions, Denoël 1959, p. 100 
2) Eva Illouz, Don't be my Valentine : are couples becoming a thing of the past ? Quotidien Haaretz.

1 commentaire:

  1. Misère du langage, misère des tristes mortels. C'est l'ennui, l'argent, le bavardage, le mensonge, le ratage sexuel, la contrainte, l'exploitation, la vanité angoissée, l'illusion. La grande poésie, elle, transforme la vie, elle pense plus que la philosophie. Dante, musicien de la pensée, a trouvé, comme le dit Rimbaud de lui-même, la «clé de l'amour». L'admirable Spinoza, spécialiste éthique du bonheur véridique, dit que Dieu s'aime d'un amour intellectuel infini. Dante, parlant de la Trinité, évoque une Lumière qui seule se comprend, et, comprise d'elle-même, s'aime et se sourit. En réalité, personne ne veut du paradis parce qu'il est gratuit. La joie, le bonheur, l'amour sont gratuits. Un amour qui n'est pas gratuit n'est pas de l'amour. C'est la raison pour laquelle le bonheur réel ne peut être que farouchement clandestin dans un monde livré au calcul. Dante, dans sa jeunesse, a commencé par un coup de foudre, il termine sa «Comédie» par une fulguration illuminante. Maintenant, si la proposition «L'amour meut le soleil et les autres étoiles» vous est indifférente, ou si vous préférez, à ce sujet, hausser les épaules ou ricaner, libre à vous. Ce n'est ici que la réaction d'un petit fini qui a peur de l'infini. Le bonheur fait peur, il est très lourd à porter et à vivre. Il passe même pour une imbécillité, alors qu'il est la raison et l'intelligence mêmes. Comme l'a dit un excellent auteur, en renversant une proposition courante : «Pour vivre cachés, vivons heureux». Le bonheur rend invisible. C'est la grâce qu'il faut se souhaiter.

    Philippe Sollers

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