mercredi 11 novembre 2015

Fierté

Pierre Perret caricaturé par Tibet dans le journal Pilote

Samedi 7 novembre sur Europe 1

Christine Berrou : «Vous êtes du côté des fragiles et des opprimés. Du coup, à quand une chanson sur le président des Français ?»

Pierre Perret : «J’ai jamais fait de chansons sur les handicapés.»

« Si la remarque a provoqué l’hilarité générale dans le studio, il n’en a pas été de même du côté de certains internautes, qui n’ont pas tardé à réagir, notamment sur Twitter. »
(Extrait du journal 20 minutes)

     J’ai pensé que l’indignation soulevée par la comparaison du chanteur venait du fait qu’il faisait du mot « handicapé » une insulte mais je me suis trompé, trop naïf, je n’ai pas trouvé un seul commentaire qui s’offusque de cela, pourtant c’est la première chose qui m’est venu à l’esprit. Non, les commentateurs sont outrés parce que le mot utilisé par Pierre Perret pour qualifier le chef de l’état le rabaisse à leurs yeux. Je ne devrais pas être surpris pourtant, ça fait un moment que ce vocable est devenu insultant. En fait, les termes qui désignent les handicapés mentaux ne cessent de changer. Actuellement, on utilise le mot « différent », qui soit dit en passant est excluant. Nous sommes tous différents, les hommes sont tous différents les uns des autres, être différent des différents, c’est ne pas être des hommes. Les vocables "débile", "imbécile", "idiot" étaient au XIXe siècle des termes médicaux, on parlait de débilité comme on parle aujourd’hui de retard mental léger. Imaginez qu’un psychiatre utilise ce mot en parlant d’un enfant présentant ce handicap mental à ses parents «Madame, Monsieur, nous avons effectué des tests pour évaluer le quotient intellectuel de votre fils, il est débile.»

     On imagine que les parents auraient envie de l’étriper et pourtant il ne ferait que reprendre une terminologie médicale. Quand on n'arrive pas à changer les choses, on change les mots.* C’est la marque d’un renoncement. Je ne renonce pas. Je travaille depuis bientôt trente ans auprès d’handicapés mentaux, j’ai moi-même été considéré comme tel quand j’étais écolier au point que j’ai cru l’être. J’ai vécu le regard méprisant des autres et de mon professeur en premier. Je sais ce que c’est que de se sentir regardé comme de la merde. Je sais ce que c'est que de se considérer comme de la merde. Je suis rééducateur, je sais que je ne ferais pas de miracle, je compte plus sur les progrès de la médecine pour trouver un remède à la déficience intellectuelle qu’à mon action, j’essaie d’amener les personnes dont je m’occupe au maximum de leurs capacités qui sont parfois extrêmement limitées, je ne suis vraiment satisfait de mon travail que quand je sens en elles de la fierté. A la place de Pierre Perret, je ne serais pas fier.


* Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots. (Jean Jaurès)

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