mercredi 11 novembre 2015

Au sujet de l'immortalité

Toile de John Walker 

Tu ne voudrais pas être immortelle ?

Je crois que non.

Tu n’en es pas sûre ?

On ne l’est jamais.

Tu ne préfères pas mourir un petit peu plus tard au moins ?

Plus tard que quoi ?

Je ne sais pas, plus tard que le petit âge qui t’est réservé comme à nous tous. Afin de toucher à un petit peu plus de cette multitude trop grande pour que nous puissions la traverser d’un bout à l’autre durant notre parcelle infime de vie.

Il est toujours trop tôt pour mourir, il y a toujours autre chose à voir. Un autre paysage, une inconnue odeur, un nouveau son, un différent sentiment.
Je soutiens que la multitude à connaître ne se réduit pas, simplement elle change de forme. Elle rend fou, car plus on croit s’approcher, plus son ombre grandit et plus vite elle s’échappe de nos mains qui peuvent toujours s’élancer plus loin, elles ne feront que l’effleurer, s’entrechoquer vainement dans les pans de sa robe qui fuit.
Pense seulement à l’éphémère de chaque chose, de chaque être qui nous entoure.
Cela contribue à ce qu’il y ait toujours de la nouveauté partout et tout le temps.
C’est ce qui constitue le propre de l’inexplorable, du mystère insolvable, de la magie de l’inconnu qui attise l’espoir.

J’entends bien. Mais tout de même, pense à ce qu’un bon jour t’apporte en matière de réflexions et de curiosités nouvelles à approfondir, à explorer, à disséquer en tous ses aspects, à tort et à travers, jusqu’à s’approprier tout le jus du savoir.
Ne voudrais-tu pas avoir la chance de gagner quelques connaissances, quelques souvenirs de plus ?

Les souvenirs, qu’on le veuille ou non, ne peuvent s’accumuler en notre mémoire indéfiniment. Nous en oublions. Si la question est si je souhaite en compter de nouveaux au prix des anciens, non.
Et puis, la mort entraîne les souvenirs avec elle, l’aurais-tu oublié ?
Peu importe bien le nombre, si en une seconde ils ne sont plus.
Vis autant que tu le veux, ou plutôt autant que tu le peux, la mort te rattrapera, d’une façon ou d’une autre.
L’immortalité en elle-même est un terme paradoxal, on meurt toujours, quand bien même cette mort serait si éloignée qu’elle dépasserait l’entendement.
Mais admettons que cela puisse être.
L’immortalité m’apporterait lassitude, ennui et désespoir. Voir le vivant s’égrener autour de moi, avec le sentiment coupable d’avoir fauté quelque part, me serait insupportable.
Mettre fin à mes jours ne serait plus une peine inexorable, mais mon choix. Réalises-tu bien ? Je souhaiterais, non je voudrais, mourir. Je voudrais mourir.
Regarde comme déjà on est las, comme déjà on tend vers la mort du haut de nos « petits âges », comme tu dis. Tiendrions-nous, et par tenir, j’entends vivre et pas survivre, bien plus longtemps que cela, sans perdre de nous-même, sans perdre, entre quelques foules de secondes inertes, notre humanité ?
Toi, ne perdrais-tu pas, par exemple, ta capacité à aimer, pour seulement ne plus souffrir une douleur au visage noir de honte, lorsque ceux que tu aimes partiraient ?
Ne perdrais-tu pas l’envie, le besoin, de voir un lever de soleil de temps à autre, tant cela deviendrait un événement « à ta disposition », que tu pourrais de toutes les façons, revoir sans cesse ? Les petites choses qui animent nos cœurs, que seraient-elles pour toi, petites secondes dans la masse des siècles ?
Quels seraient les actes assez incroyables pour t’émerveiller ?
Ta solitude ne te viderait-elle pas de toi-même, jusqu’à ne laisser en toi que de la haine qui jamais ne t’avais hantée en de telles proportions ?
Où serais-tu, toi ?
Tu vois, je crois que ce n’est pas la personne qui deviendrait immortelle, dans la mesure où cela existerait.
Je crois que c’est l’immortalité qui deviendrait la personne, qui l’habiterait toute entière.

L’être concerné se réduirait à une simple enveloppe charnelle, admiré pour avoir survécu mais par lequel des morts qu’il aura laissés derrière lui ?

2 commentaires:

  1. Décidément, Lisa, j'aime ton style et ta subtilité.

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  2. L'immortalité n'est pas possible, nous allons tous mourir mais qu'est-ce que la mort ?

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