dimanche 6 septembre 2015

Rencontre avec le grand cerf

Blason de Keoven Branchevive

Manger du gibier le faisait toujours penser à ses Vosges natales. Il se remémorait certains repas de chasse dans des maisons forestières aux ambiances sylvestres. Il n'avait jamais été chasseur lui-même mais était resté très lié avec un ami garde-forestier qui encadrait la chasse par licence. C'était un homme d'une grande sensibilité, à la vie intérieure très riche et d'une rare élégance d'âme. Ce fut à son contact qu'il apprit que tous les chasseurs ne se valaient pas. Enfin, il évoqua tant la beauté de la forêt vosgienne que Héloïse souhaita la découvrir. L'y emmènerait-il un jour ? Il lui raconta sa rencontre avec le grand cerf...


C'était au cours d'un mois de juillet, quelque part dans les Vosges du Nord. On était entre chien et loup, comme on dit. Les bûcherons et les débardeurs avaient enfin rendu la forêt à elle-même. Je vis encore passer deux amazones puis plus rien. Le calme libérateur, parfois entrecoupé de chants d'oiseaux, glissait lentement vers le silence le plus profond, un silence quasi physique, insolite, toujours surprenant. Une autre forêt transparaissait. Moment enchanteur où tous les sens sont en éveil. Où l'on pressent des choses insoupçonnées. Où l'on devine des présences à la fois sensibles et subtiles. L'atmosphère devient mystérieuse et semble basculer dans une autre réalité, une autre dimension même. Les souches et les rochers prennent l'apparence d'étranges créatures. L'oreille ne perçoit plus rien mais est comme assourdie par un grouillement d'êtres invisibles. Je m'étais assis en tailleur sur le plat d'un rocher planté au milieu d'une petite clairière. Au bout d'une vingtaine de minutes, j'entendis des craquements de branches mortes dans le taillis. Subitement, un grand cerf en surgit, telle une apparition. Quelques mètres à peine nous séparaient. Mais l'animal ne m'avait pas aperçu. J'étais comme pétrifié. Je me fondais dans le décor, m'assimilais au rocher. J'osais à peine respirer. Cependant, le cerf devait sentir ma présence car il se montrait nerveux, toujours sur ses gardes, s'arrêtant souvent de brouter pour scruter les alentours. Il regarda dans ma direction mais ne me vit pas. C'était incroyable. Mon émotion était à son comble. La sueur perlait à mon front. Quelle bête et quelle majesté ! J'étais impressionné, plein de respect. J'essayais de contrôler ma respiration, de maîtriser la tension qui montait. J'eus alors à peine un léger mouvement des cils que le cerf perçut aussitôt. Il m'observa pendant un court instant puis sauta d'un bond dans le taillis. J'étais content de m'être trouvé aussi près d'un animal si farouche, si difficile à approcher, et en même temps désolé de l'avoir perturbé. Cela n'a l'air de rien, mais c'est une expérience intense. Si j'avais été un chasseur à l'ancienne, j'aurais pu lui sauter sur le dos et lui planter le couteau dans le cou. Même un mauvais tireur n'aurait pu le manquer, à condition d'être rapide dans ses gestes. Mais je n'étais pas dans cette logique. C'est si beau de surprendre un tel animal dans son élément que j'ai peine à imaginer qu'on puisse être traversé par la pensée de lui tirer dessus. Que l'on puisse passer de la contemplation à la prédation.

Toile de Crista Forest

      Cette anecdote les amena à parler de la chasse, du pour et du contre, de la fâcheuse tendance qu'ont certains chasseurs à vouloir s'approprier l'espace forestier, à le monopoliser au détriment du randonneur considéré comme un intrus et un gêneur, du reste toujours exposé aux balles perdues, quand il n'est pas carrément confondu avec un sanglier ou un chevreuil. On peut aussi s'insurger contre une certaine prétention à faire œuvre de sélection naturelle, une idée qui se fonde sur le fait qu'il n'existe plus de prédateurs du grand gibier. Ce qui est vrai. On s'explique alors mal pourquoi la plupart des chasseurs sont opposés à leur réintroduction là où elle s'opère. On pense au loup dans les Alpes, à l'ours dans les Pyrénées ou au lynx dans les Vosges. En réalité, l'argument de la sélection naturelle n'est le plus souvent qu'un prétexte qui a valeur d'indulgence plénière par quoi l'on s'absout à bon compte. Nous avions déjà le pragmatisme politique et économique, il nous manquait le pragmatisme écologique. Ils furent d'accord sur l'idée qu'il n'y a pas plus de déshonneur à chasser pour le seul plaisir qu'à élever des animaux destinés à la consommation dans des conditions désastreuses, voire barbares, sans même parler de leur transport et de leur abattage. Il est des mangeurs de poulets de batterie qui s'émeuvent d'un lapin abattu dans un champ. Si le sanglier garde une certaine chance d'en réchapper, le cochon qu'on égorge n'en a strictement aucune. La différence est énorme. Ne plus réduire les animaux à de simples objets de plaisir ou à de vulgaires produits marchands témoignerait déjà d'une évolution réelle des mentalités.

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse

1 commentaire:

  1. Du Troll de la Lisière (souvenir d'enfance)

    Dans sa maison un grand cerf
    Regardait par la fenêtre
    Un lapin venir à lui
    Et frapper chez lui
    Cerf cerf ouvre moi
    Ou le chasseur me tuera
    Lapin lapin entre et viens
    Me serrer la main

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