lundi 7 septembre 2015

Quand je te dis

Art digital par Hans Peter Kolb, Forever

Quand je te dis que je suis dans la vallée, ce n'est pas simplement une gentille métaphore poétique pour compositions crépusculaires, histoire de donner dans le fatalisme narcissico-romantico-psycho-dépresseur, mais un état réel, physique autant que psychique.

Quand je te dis que je suis encore à Saigon, cela signifie qu'il me faudra sans doute encore remonter le Mékong qui serpente à travers la jungle pour aller au devant de moi-même, par le colonel Walter Kurtz interposé, le prototype de l'homme brillant, dont le destin semblait tout tracé et l'avenir acquis, mais qui avait en réalité rendez-vous avec son point de rupture.

Quand je te dis que quelque chose est mort en moi, il faut comprendre qu'il n'est aucune force en ce monde capable de la ressusciter. Certes, l'on ne se connaît jamais absolument soi-même, mais suffisamment pour se rendre compte des pièces manquantes.

Quand je te dis quelque chose, sache que je le tire de mes profondeurs abyssales dont je n'ai pas moi-même l'exacte mesure. L'inconnu qui utilise mon corps est chiche en éclaircissements. Il ne me donne qu'une ration quotidienne de survie.

Quand je te dis que j'aime la vie, il faut me croire car je me suis incliné devant l'herbe que je traitais comme une princesse noblement vêtue et me suis baissé pour ramasser le caillou roulé par les millions d'années.

Quand je te dis que je t'aime, je ne sais absolument pas de quoi je parle car cette force me dépasse infiniment par sa puissance. Mais je sais que je dis vrai.

Quand je te dis une chose, n'écoute jamais les mots qui ne sont que du bruit articulé, ne recouvrant qu'un sens relatif à un ordre de choses. Les mots sont une nécessité verbale mais ils sont aussi éloignés de ce qu'ils veulent exprimer qu'un politique l'est du bon sens. Et je ne force pas le trait.

Ne me dis pas que c'est de l'orgueil car la condition humaine n'est pas de mon invention. Combien sommes-nous à devoir escalader l'Everest en espadrilles (pour les privilégiés) et pieds nus pour la plupart ?

Quand je te dis un mot, écoute le silence qu'il contient, c'est-à-dire le non-advenu. Immaculé. Inaltérable et irréductible.

L'Irréductible... tu sais bien que c'est Lui que je cherche. Rien d'autre. Tout le reste est négociable, c'est-à-dire péremptable. Jetable.

Que reste-t-il de ces foules d'antan ? Que restera-t-il de celles d'aujourd'hui ? Et de nous ? Si un bolide céleste frappe la Terre et que celle-ci éclate en morceaux, qui saura qu'on a existé ? Qui, d'ailleurs, sait qu'on existe ?

J'ai enterré bien des hommes et bien des femmes. Tous âges confondus. Mais le monde tourne toujours. Indifférent. Pourtant, ces hommes, pourtant ces femmes ont vécu, aimé, espéré, souffert. Leurs sourires n'étaient pas moins souriants que ceux que je vois sur tant de visages ; leur tristesse n'était pas moins triste que celle que je décèle par delà les regards circonstanciés.

Quand je te dis que je suis dans la vallée, tu peux me croire.

4 commentaires:

  1. l'Irréductible, mais qu'est-ce que l'irréductible en ce monde? quelque chose de simple? quelque chose du pur? quelque chose de parfait? Rien n'est irréductible, en tout cas pas dans la durée, le temps efface tout.

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    1. Certains nomment cela Dieu. Ils sont des millions à le chercher. Ce n'est ni simple ni complexe, ni pur ni impur, ni parfait ni imparfait. Ni ceci ni cela.

      Si le temps efface tout, alors je sens déjà son éponge, en cet instant même.

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  2. Le temps efface tout de seconde en seconde mais tout se reconstruit ailleurs, c'est cela qui est inimaginable. Tout ce qui a existé, existera toujours.

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