mercredi 23 septembre 2015

Parigo ergo sum

Toile d'Igor Morski

Le Parisien est presque toujours et partout en représentation. Tout l’effleure mais rien ne l’affecte. Prompt à tout passionner, il encense ou fustige selon l’indice de la bien-pensance. Égalitariste dans le discours, il ne boude jamais les privilèges. Et si la générosité lui en est un, c’est qu’il s’aime dans les nobles causes. Philanthrope de salon, il lui arrive de s’estampiller sur le terrain. Fraternel dans les limites de la devise nationale, il prise les titres et méprise facilement quiconque n’en affiche pas. Son individualisme achevé s’accorde sans état d’âme avec son grégarisme foncier car seul le personnage qu’il projette dans le monde le préoccupe vraiment. Il est supérieurement naturel dans ce rôle qu’il possède à la perfection. Rompu aux mille tracasseries de la promiscuité et de l’indigence, la survie permanente l’oblige à souvent user d’expédients. Aussi a-t-il développé l’art de la duplicité feutrée. C'est un madré dans l'âme, un combinard aguerri. Terré dans une caverne de plâtre louée à prix d'or, il arpente le boulevard avec des allures de propriétaire blasé plein de morgue condescendante ou de jovialité infatuée. Butor distingué un jour, mufle abruti le suivant. Chicanier dans les petites choses, il peut témoigner d’une royale désinvolture dans les grandes. Économe ici, flambeur là ; pingre au logis, prodigue en compagnie dès lors qu’il y peut briller, l’alternance du mesquin et du dispendieux lui est une danse connue. Le sublime et le sordide habitent parfois la même adresse. Hautes études et inculture y peuvent faire bon ménage. Mais quand on le croit subtil, il se révèle du premier degré. Il ne doit son impénétrabilité qu’à son épiderme tanné. Nul mieux que lui ne sait si bien donner le change ni si durablement incarner l’impermanence. Drapés dans ses oripeaux, il ne perd rien de sa superbe. C’est là sa constance. Parigo ergo sum

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse



« À force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance… »

Honoré de Balzac, La fille aux yeux d’or (1834)

1 commentaire:

  1. Cher Marc, non content d'être habité par l'âme de La Fontaine, vous chaussez ici les bottes de Jean de la Bruyère... La preuve?

    "Gnathon  ne  vit  que  pour  soi,  et  tous  les  hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre  de chaque service : il ne s’attache à aucun des mets, qu’il n’ait achevé d’essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à  table  que  de  ses  mains  ;  il  manie  les  viandes ,  les  remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu’il faut que les conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés  dégoûtantes,  capables  d’ôter  l’appétit  aux  plus affamés  ;  le  jus  et  les  sauces  lui  dégouttent  du  menton  et  de  la barbe ; s’il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier  ; il écure  ses dents, et il continue à manger. Il se fait quelque part où il se trouve, une manière d’établissement , et ne souffre pas d’être plus pressé  au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n’y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l’en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S’il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient  dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d’autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu’il trouve sous sa main lui est propre, hardes , équipages . Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion  et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n’appréhende que  la  sienne,  qu’il  rachèterait  volontiers  de  l’extinction  du  genre humain."

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