vendredi 4 septembre 2015

Dernière lettre

 Toile de William Oxer

     Il remonta chez lui pour écrire une dernière lettre. À qui ? Il n'en savait trop rien. Mais il avait besoin de l'écrire. Peut-être une fois finie, la déchirerait-il et la jetterait-il dans la corbeille, comme des centaines d'autres avant elle ? Les destinataires n'en sauraient jamais rien. Mais le monde avait continué de tourner quand même. Le monde tourne toujours d'ailleurs. Pas rond, mais il tourne.

     Je salue toutes les personnes qui m'ont aidé à être moi-même, côté ombre ou côté lumière. Je les remercie infiniment et m'incline devant l'image que j'en garde, mais dans laquelle je ne les enferme pas, car ce serait les déshumaniser. Justement, c'est leur profonde humanité qui m'a touché et qui a révélé la mienne. Peu importe leurs qualités et leurs défauts, c'est cela seul qui a toujours compté pour moi. Vous n'étiez pas des dieux mais pour moi vous aviez des ailes d'anges, ni blanches, ni noires. Les miennes n'ont jamais dépassé le stade du duvet. À peine.

     Je vous salue, hommes et femmes qui avez croisé ma route, depuis qu'un beau jour, une femme accoucha de moi, presque par défaut. C'est dire que je reviens de loin. Mais je ne lui en veux plus. Pourquoi lui en voudrais-je d'ailleurs ? Avait-elle demandé à exister elle-même ? Et moi donc ? Toi peut-être ? Dans le fond...  

     Ai-je l'air exalté ? Peut-être. Mais quand vient le dernier instant, dans quel état est-on ? Est-on raisonnable ? L'air de dire : « Ai-je pensé à acheter de la lessive ou à payer mes impôts ? » Souris, lecteur, si tu en as les moyens ; demain - qui sait ? - la lessive sera le cadet de tes soucis ; les impôts encore moins. Surtout moins. Et c'est peu dire puisque cela t'arrivera.  

     Je te salue, même si présentement tu mènes une vie triviale et complètement à côté. De quoi déjà ? Plus que moi, tu meurs ! Ça te passera. Ça passe toujours. Tu peux décrocher l'horloge et briser les aiguilles, ça continue quand même de tourner. Tu me retrouveras à la croisée des chemins. Que je n'ai jamais vraiment quittée. J'ai toujours gardé un pied dessus. Par principe ? Au cas où. ? Non, par nature. Tout instant est une croisée. Si tu ne t'en rends pas compte, ne t'inquiète pas, tu finiras par la voir. Il y en a toujours une pour chacun et pour chacune. Elle t'attend. Patiemment. Le temps n'est rien. Juste un instant. Le dernier sera comme le premier. La stupeur est au rendez-vous. Toujours.  

     Je te salue, frère, je te salue, sœur. Un homme et une femme crièrent. Peut-être de stupeur aussi ? Un spermatozoïde pénétra dans un ovule et tu advins ! Apprenant à marcher, à parler, à vivre... à disparaître, à mourir. Pourquoi ? Pour qui ? Fuis ces questions, tu les retrouveras toujours. Elles te collent à la peau. Elles sont ta peau. Ta peau... un film très mince au demeurant. Du carton-pâte. Il faut si peu pour en ternir l'éclat et la déchirer. Le temps s'en charge. Il est impitoyable. Jamais amnésique. Ne connaît point l'exception ni la miséricorde. C'est un justicier. C'en est rassurant. C'est insupportable.  

     Je remercie tous ceux et celles, vivants ou déjà morts, qui m'ont aidé à écrire ces mots. Je vous ai mal aimés. Mais je vous ai aimés. Et je vous aime encore car l'amour est la seule valeur définitive. Absolue. Un peu d'amour, même imparfait, vaut davantage que tout l'or du monde. Plus que ça encore, beaucoup plus... Il faut du temps pour le comprendre. Du temps, c'est-à-dire de la souffrance. C'est ainsi. Je n'y peux rien. C'est d'agir en sens inverse qui dévaste le monde et répand la désespérance.
[...]

    Il en arrivait toujours à cette même conclusion. Le monde allait mal car l'homme n'y représentait pas la valeur première, sinon dans les discours et les bonnes intentions qui réactionnaient en permanence le système des indulgences. Dire c'était faire. On communiquait. On se payait de mots.

     Il était sur le point de froisser la feuille quand on toqua à la porte. C'était Héloïse, venue lui demander s'il acceptait de diner avec elle, en compagnie de Marie-France, le rassurant sur le fait que cette dernière s'était complètement détendue à son sujet et qu'elle était réellement désolée de l'avoir mal jugé ; que c'était elle-même, en fait, qui lui avait fait part de son désir de le voir se joindre à elles. Qu'elle en serait particulièrement heureuse. Il décida d'accepter l'invitation car il savait qu'autrement Héloïse en aurait eu de la peine ou alors, se serait investie dans une telle entreprise de persuasion, qu'elle lui laissait peu de chances de tenir son refus. En femme habituée à défendre des projets et des dossiers avec pugnacité, elle aurait tôt fait de transformer sa résistance de tronc d'arbre en petit bois. Il comprit que cette invitation était en réalité un ordre et sentit que quelque chose de décisif allait se jouer ce soir-là.

     Quand Héloïse aperçut la feuille sur la table, elle s'en saisit avant qu'il eût le temps de la faire disparaître. C'est ainsi que la lettre fut sauvée. Elle avait d'instinct senti qu'elle était destinée à la charpie, connaissant ses habitudes car l'ayant vu faire à maintes reprises. Quand elle en eut parcouru quelques lignes, elle le fixa intensément, sans rien dire. Elle glissa le papier dans sa poche en lui lançant un de ces regards qui lui fit comprendre l'inanité du commencement même de la moindre protestation.  

Marie-France nous attend. Tu viens ?

     En lui-même, il bénit la présence de Marie-France qui lui épargnerait un moment particulièrement difficile et pénible, du moins ce soir-là. Car il savait que la partie était remise et qu'Héloïse reviendrait sur la lettre. Elle revenait toujours sur tout, en un système spiralaire qui changeait chaque fois d'échelle et d'intensité. Elle ne lâchait jamais rien, pas plus que lui d'ailleurs. Mais dans ce domaine, il avait trouvé sa maîtresse.

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse

Toile de Dmitriy Annenkov

5 commentaires:

  1. Même si le contenu de la lettre n'est pas des plus joyeux, l'image de l'ange aux ailes qui n'ont jamais dépassé le stade du duvet est originale et plaisante.

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  2. Et si l'humain était justement trop au centre du monde?

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    1. Je comprends bien cette question, Esther. Elle est pertinente. Mais quel serait, sinon, le centre du monde ? D'ailleurs, est-il nécessairement besoin d'un centre ? La question se pose tout autant. Mais s'il n'y a pas de centre, où sont alors les limites et où la gravité ? La cohésion serait-elle seulement possible ? Peut-on être « trop » au centre ? Le centre est un point unique. On y est ou n'y est pas. Jamais trop ou pas assez. C'est un point de justesse absolue. D'autant plus que ce point n'a aucune dimension car il est par nature irréductible. Si donc l'homme est au centre, cela signifie qu'il participe de cette irréductibilité. Ainsi, dire que l'homme est au centre du monde, c'est affirmer sa nature irréductible, à contresens de la logique de ce monde que l'obsession marchande entraîne à tout choséifier, c'est-à-dire à paramétrer, à conditionner et donc à négocier. L'homme négociable, c'est la fin de l'humanité. Notre monde donc. Centrifuge. Avec l'enfer à la clé. Déjà une réalité pour des millions d'hommes et de femmes.

      Esther, si je vous aime, vous êtes au centre du monde. Vous êtes même au centre de l'univers. Que me vaudraient les milliards de galaxies si cela n'était pas ? D'où l'amour tirerait-il sa force et son aspiration à l'absolu ? Un amour qui ne viserait pas l'absolu serait bien mesquin. Négociable donc. Un amour de marchand. Une camelote de prix, tout au plus. L'amour négociable est une antinomie absolue. Même s'il n'atteint pas (et n'atteindra jamais) cet absolu, celui-ci lui offre néanmoins un champ d'expansion et d'évolution sans fin. L'amour a besoin d'infinitude, même s'il n'occupe au final qu'un point. Mais quel point ! Irréductible. On n'aime pas un peu ou trop. On aime. Totalement et définitivement. Hors de ça, ce n'est pas de l'amour mais le désir égocentrique de soi-même. L'amour est nécessairement cosmocentrique.

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  3. Il l'est, ne croyez-vous pas? Mais pourquoi le serait-il trop?

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  4. Je trouve ce texte profond touchant et meme une petite touche de drolerie;-) bravo c'est très reussie

    Sabrine

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