dimanche 30 août 2015

Retour au Jardin des Tuileries

Cassandre se plaçant sous la protection de Pallas, sculpture d'Aimé Millet
Jardin des Tuileries, Paris - Photo MS 2014

     Comment allaient-ils occuper leur dernier dimanche de l'année ? Ils se surprirent à poser la même question simultanément. Ils en rirent. Ils étaient synchrones. Héloïse se dit qu'elle devait impérativement faire un peu de rangement dans ce qu'elle appelait sa pétaudière. Il trouva qu'elle forçait un peu le trait. Certes, elle était moins à cheval sur le ménage qu'une Rose ou qu'une Isabelle, mais son intérieur était loin d'être le taudis qu'elle décrivait. Une femme de ménage passait deux fois par semaine. Elle s'occupait également de la lessive et du repassage. Héloïse lui avait d'ailleurs proposé d'utiliser ses services. Qu'un peu de linge en plus ou en moins ne prêtait pas à conséquence. Mais il avait décliné l'offre car il tenait à assumer cet aspect de sa nouvelle condition. Cependant, il n'était pas contre la possibilité de se faire repasser une chemise ou un pantalon de temps à autre. Héloïse n'avait pas insisté, même si elle estimait qu'il avait mieux à faire qu'à courir à la laverie. Enfin, c'était son choix.

      De son côté, il mettrait au propre son brouillon de la veille. Ils se proposèrent de se retrouver vers les 11 heures. Ils se boiraient un petit Café de Paris et joueraient un peu de leurs instruments respectifs. Fort heureusement, Héloïse savait écrire la musique. Au fur et à mesure qu'il lui chantonnait l'accompagnement qu'il avait composé dans sa tête pour la flûte traversière, elle le transcrivait sur une partition vierge. Il lui dit qu'elle restait évidemment libre d'arranger les choses à sa guise, de se laisser aller à sa propre inspiration, d'improviser même. Ils passèrent ainsi une bonne heure à répéter le même passage, le peaufinant à chaque fois. La chose prenait peu à peu forme. Cela s'annonçait plutôt bien. Ils en furent très contents. Héloïse n'en revenait pas de retrouver sa flûte dans des circonstances totalement inattendues. Cela lui paraissait surréaliste. La vie était curieuse parfois. Il n'y avait pas que du mauvais là-dedans.

      Ils décidèrent d'aller manger en ville. Où cela ? Peu importait, ils se laisseraient inspirer en chemin. Le temps était radieux et le ciel à peine strié par quelques nuages gris beige qui semblaient avoir été brossés par un pinceau géant. Héloïse portait un pantalon de velours côtelé blanc sur des bottes cavalières noires. Elle avait revêtu un manteau duffle-coat vert qui allait bien avec ses yeux qui le faisaient d'ailleurs penser à ceux d'Isabelle, à laquelle un garçon de café de la rue des Archives avait un jour déclaré qu'il avait l'impression d'y voir les Seychelles. Héloïse avait laissé pendre ses longs cheveux blond vénitien et s'était appliquée un peu de rouge à lèvres. Parfumée à l'Allure de Chanel, il émanait d'elle une fragrance de primevère des prés. Il savait que cette fleur n'entrait probablement pas dans la composition de ce parfum, c'était pourtant cette senteur qu'il évoquait pour lui. Héloïse était élégante et splendide. Sobre et raffinée. Il lui dit : « Tu as l'air d'une créature. » Elle lui répondit : « Et que crois-tu que je sois d'autre ! » Il ajouta : « Héloïse, tu es une bombe ! » Elle se planta devant lui, le regarda au fond des yeux et lui susurra : « Alors elle t'a déjà sauté à la figure. » Bon sang ! elle avait raison. Il était encore sous le coup de la déflagration.

     On ne sort pas d'un immeuble bourgeois comme on sort d'une vulgaire habitation collective. Il y a ce rien d'aplomb dans la démarche, un peu comme quand le portefeuille est mieux garni que d'habitude. Ils sortirent donc dans la rue, mais sans se soucier d'avoir ou non de l'aplomb. Avant d'arriver à la Place Vendôme, ils tournèrent à gauche, entrèrent dans la rue Danielle Casanova puis descendirent la rue du Marché Saint-Honoré jusqu'à la rue de Rivoli, juste en face de l'entrée du Jardin des Tuileries. Comme il faisait vraiment beau, ils eurent envie d'aller y faire un petit tour. Ils prirent le temps de regarder les nombreuses statues qui jalonnaient les allées. Héloïse lui avoua qu'elle ne s'était jamais donnée cette peine auparavant. Il lui était bien arrivée de se promener aux Tuileries, mais sans prêter grande attention aux sculptures. Elles étaient simplement là et voilà tout. Elles se fondaient dans le décor. Et puis, il y en avait tant à Paris. Elle fut impressionnée par le Thésée combattant le Minotaure d'Étienne Jules Ramy et par Le Centaure Nessus enlevant Déjanire, de Laurent Honoré Marqueste. Ils admirèrent aussi Le Serment de Spartacus de Barrias, le Jules César de Parisi Ambrogio, inspiré de l'antique, le Hercule Farnèse de Comino Giovanni, le Médée de Paul Gasq, le Cincinnatus de Foyatier, Le bon Samaritain de Sicard, L'homme et sa misère de Jean-Baptiste Hugues et Caïn venant de tuer son frère Abel de Henri Vidal. La plupart des œuvres dataient du 19e siècle et quelques unes du 17e siècle. Mais sa favorite était la Cassandre se met sous la protection de Pallas, d'Aimé Millet, et dont il appréciait le galbe des fesses, particulièrement bien rendu. Il assura à Héloïse qu'elles étaient néanmoins bien en-dessous des siennes. Qui n'étaient pas de marbre, il pouvait en témoigner. Héloïse trouvait que le sculpteur avait donné à Cassandre un corps aux courbes très harmonieuses, bien proportionnées, très féminines.

      Il y avait beaucoup de promeneurs dans le parc. Des touristes pour la plupart. Des vols de mouettes sillonnaient le ciel. Le bassin lui-même était rempli de ces oiseaux qui nageaient entre quelques canards. Ils prirent chacun place sur une chaise en métal, face au soleil, plein Sud, et s'offrirent aux rayons bienfaisants de cette journée d'hiver, à l'instar de beaucoup de visiteurs. En face, le musée d'Orsay barrait l'horizon de sa masse imposante. Il n'y avait aucune attraction foraine à cette période de l'année. C'était Rose qui lui avait fait découvrir ce champ de foire en plein milieu de Paris. Elle y venait souvent avec son garçon. Lui-même n'avait plus fréquenté ce genre d'endroit depuis son adolescence. Il s'était essayé au tir à la carabine et à l'arbalète et avait pu constater, à cette occasion, qu'il n'avait pas perdu la main. Durant son service militaire, qu'il avait effectué dans le 11e Régiment du Génie, alors stationné dans la ville frontalière de Rastatt, dans ce qu'on appelait encore l'Allemagne Fédérale, il était plutôt bien noté au tir au pistolet. Bon Dieu ! Rose le ramenait en arrière. Cela n'avait l'air de rien mais il y avait quand même vu les signes de quelque chose qui l'éloignait petit à petit de lui-même. De fil en aiguille, par petites touches, Rose lui faisait changer d'univers ou plutôt le ramenait vers quelque chose dont il était sorti depuis longtemps. Tandis qu'il repensait à ce passé récent, Héloïse somnolait à ses côtés. Il crut même, un très court instant, entendre un petit ronflement. Elle avait glissé dans un sommeil sucré. Lui-même s'y serait volontiers laissé aller. 

     Oui, ces souvenirs, pourtant si frais qu'il en sentait encore l'odeur, lui semblèrent alors lointains, presque irréels. Comme s'ils avaient appartenu à une autre vie. Que restait-il de cette époque. Il ne possédait pas même de photos et regretta presque de n'en avoir pas prises davantage. Il ne restait que l'écriture pour graver dans la durée tous ces instants de vie qui autrement se perdraient à jamais. Les paroles s'envolent mais les écrits demeurent. Cela ne valait-il pas mieux qu'une plate image figée. L'écrit offre plus de champ à l'imagination et à l'imaginaire. Les mots sont vivants. Il y a en eux une force de dilatation inouïe, une intensité possible. Oui, il écrirait toutes ces choses. C'était ce qu'il savait le mieux faire. Il pouvait laisser libre cours à son âme de mémorialiste qui n'excluait pas celle du poète qu'il avait toujours été. Il sentit soudain monter en lui la mélancolie, comme à chaque fois qu'il s'attardait en des lieux qu'il avait parcourus en compagnie de Rose. Certains souvenirs instillaient en lui une telle nostalgie que ça le mettait dans un état dépressif. Il quitta sa chaise et proposa à Héloïse de lever le camp. Il était temps d'aller manger quelque chose. Ils sortirent du parc et remontèrent la rue de Rivoli sous les arcades, jusqu'à la statue équestre de Jeanne-d'Arc, Place des Pyramides. À l'angle, ils choisirent d'entrer dans la brasserie du Carrousel où ils se laissèrent inspirer par un civet de sanglier. Ils avaient l'estomac dans les talons.

© Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse

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