dimanche 16 août 2015

Dialogue avec une sirène

 Toile d'Elisabeth Jerichau Baumann (1819-1881)

     Elle étais assise à fleur d'eau, le coude appuyé sur un rocher affleurant, le corps encore humide, la chevelure mêlée ou tressée d'algues. Son regard était fixe, pénétrant. J'avais la sensation que ses yeux touchaient physiquement les miens. Que mon propre regard était dans le sien, ou le sien dans le mien. Je n'aurais pu le dire. Sa présence avait la densité d'un monolithe qu'éclairait la lumière froide et crue du clair de lune. L'ensemble respirait une atmosphère d'inquiétude, presque oppressante. Mais quelque chose brisait ce ressenti et lui enlevait toute sa pénible viscosité : sa bouche, d'où filtrait un sourire indicible. Tout ce que je sais, c'est qu'il me faisait beaucoup de bien. Je n'en avais jamais vu de pareil auparavant. Il n'était ni bienveillant ni compassionnel. Il était bien au-delà de ce que mon champ d'expériences me permettait d'identifier. Nous sommes restés longtemps à nous regarder ainsi, sans parler, sans même penser. Mon mental hypertrophié me faisait l'effet d'un pois chiche égaré dans un immense hangar. 

     Mon premier réflexe fut de lui demander qui elle était, mais je me ravisai aussitôt, comme si cette question convenue eût été de la plus affligeante platitude, indigne de la circonstance et même offensante. J'eus comme un sentiment de honte qu'elle ait pu traverser mon esprit et y rester accrochée, même une fraction de seconde. Mon système de communication n'était pas en panne : il était inexistant ! J'en fus troublé et même déjà résigné, convaincu que je ne serais pas à la hauteur de cet événement. Je n'ai d'ailleurs jamais cru l'être pour aucun car toute rencontre m'a toujours été extraordinaire, depuis mon enfance, sans distinction d'aucune sorte. Sur cette échelle, un président était au même niveau qu'un balayeur de rue. Ou l'inverse, c'était selon.

     Son sourire... Celui d'une mère qu'on n'a pas eue (car une génitrice ne fait pas une mère) ; celui d'une grande sœur, que l'on aurait pu avoir (les sœurs étant des femmes comme les autres) ; celui d'une femme... Mais quelle femme ? La sirène me répondit : « Celle qui est en toi. »

En moi ?
Où veux-tu qu'elle soit ailleurs ?
Je ne sais... Je la cherche...
On ne cherche que ce qu'on a déjà trouvé.
Cela me rappelle quelque chose...
Je sais.
Comment cela ?
Parce que c'est précisément cette phrase-là qui explique ta présence ici, avec moi.
Je ne comprends pas...
Tu me comprends parfaitement. Repense et souviens-toi... C'était sur un banc. Dans une cour où s'égayaient des enfants. Un des instants les plus beaux de toute ton existence. Fondamental. Le genre dont tu dirais : « Après cela, je peux mourir, parce que tout ce qui s'en suivra sera moins. »

     Elle disait vrai. Ce n'était pas seulement moins : ça n'existait même plus ! L'apogée est aux prémices.  

– Tu as compris. Depuis le début. Et bien avant même.
– Mais alors... pourquoi ? 
– Pourquoi la vie se manifeste-t-elle sous la forme, ici d'une coccinelle, là sous celle d'une danseuse d'opéra ? Pourquoi cette petite fille qui vient de naître deviendra reine d'Angleterre et l'autre finira dans une poubelle de Belleville ou sur son trottoir ? 
– Je ne saisis pas... 
– Oh si ! Sauf que ça te ferait une belle jambe, comme tu dirais en ton langage. Tu saisis parfaitement le propos. Sinon, tu ne serais pas ici à me parler. 
– Tu savais que je viendrais ? 
– Je t'attendais. 
– Et maintenant ? 
– Ce qui est beau reste beau.
– Je connais cette phrase... Mais la beauté ne dure guère, du moins pas dans le temps linéaire. 
– La beauté n'est pas uniquement dans la forme mais dans ce qui se cristallise en elle. La forme n'en est que l'émanation temporelle, éphémère car soumise à l'impermanence. Dès lors qu'une forme existe, elle coexiste avec d'autres formes et entre donc en relation avec elles. Or, toute relation est altérante, transformatrice, si tu préfères. Composition, décomposition et recomposition. Cela même qui a produit l'univers peut le reproduire, infiniment. Mille étoiles meurent, mille autres naissent. 
– Une sirène philosophe... 
– Je ne suis ni l'une ni l'autre. 
– Je vois tout de même que le bas de ton corps est d'un poisson... Et ta conversation ne me semble pas vraiment triviale. Je la trouve même plutôt sibylline. 
– Disons que là, en ce moment, j'apparais sous cette forme à ton intention. 
– Pourquoi cette forme-là ? 
– Parce qu'elle est l'allégorie de ton trouble intérieur. De ton questionnement sur la femme. Ce que tu cherches ne cesse de t'échapper. De te glisser entre les mains. Comme un poisson. Et c'est justement cette partie-là que tu n'arrives pas à saisir. La partie basse.
– C'est vrai qu'elle m'échappe. Mais je ne suis pas vraiment sûr de vouloir la saisir, comme tu dis. J'ai pourtant essayé. Mais au final, le vide..
– Le mystère... 
– Oui, le mystère. On ne voit, on ne touche qu'une forme. Mais... comment te dire, un moment donné, le regard et les mains fonctionnent à vide. C'est troublant, déconcertant même. Ne pas satisfaire un désir est frustrant. Mais le satisfaire l'est tout autant. On était sur une montagne et l'on se retrouve au fond d'une vallée... 
– Parce que le désir s'est trompé d'objet.
– Tu vas sans doute me ressortir les questions classiques : « Qui désire quoi et pourquoi ? » et « Quel est le désir en soi ? », ou encore «Ton désir procède-t-il d'un réel besoin ou de l'idée d'un manque ? »...
– Classiques et donc intemporelles. Elles naissent des interrogations foncières sur la condition existentielle et la raison d'être. Toutes les quêtes profondes et essentielles en sont directement issues. La pensée philosophique et les croyances n'ont pas d'autre origine
– Chaque fois que je m'interroge sur l'objet de mon désir, celui-ci perd de sa force, jusqu'à s'estomper. Mais il revient toujours.
– S'interroger c'est marquer un arrêt et donc mettre une distance entre soi et le cours des choses, de sa propre implication dans ce cours. Celui qui pense rejoint la rive et s'assied au bord de la rivière. Le courant ne s'arrête pas. La vie ne cesse pas de s'écouler ni le monde de fonctionner. S'en trouve-t-il décalé pour autant ?
– Il peut du moins en avoir le sentiment.
– Ce monde fonctionne sur les acquis du passé. Celui qui utilise au quotidien son cellulaire est persuadé d'être de son temps et donc d'exister, considérant peut-être avec étonnement et incompréhension celui qui semble vivre en décalé, sans songer que l'objet qui dans son esprit marque son appartenance à l'époque est le fruit de longues recherches faites par des personnes qui vivent en grande partie coupées de leur temps, du moins du temps immédiat, selon la conception qu'en a le très grand nombre. Ce best-seller que tous lisent, un écrivain a vécu de nombreuses heures coupé du monde pour l'écrire.
– Je pense maintenant à Balzac, qui a passé le plus clair de sa vie à table, avec sa plume, donc en retrait, mais qui a su rendre son temps plus sûrement que quelqu'un qui s'y trouvait complètement immergé. Sans le premier, l'on ne se souviendrait pas même du second qui, lui, s'est contenté de vivre, sans s'interroger, hors de ses préoccupations immédiates. Mais nous nous éloignons de la question du désir et de son objet véritable...
– L'apogée est aux prémices... C'est bien là ta pensée ? 
– Oui, sauf qu'en rester aux prémices, c'est ne rien accomplir. 
– Certes, mais ce n'est pas à toi que j'apprendrai que tout instant est déjà un accomplissement. C'est l'état dans lequel on était, lors de ces prémices, que l'on recherche par après, mais inconsciemment la plupart du temps. 
– En somme, on recherche ce qu'on avait déjà, mais sans le savoir. 
– Oui et non. Même en le sachant, on ne peut en rester aux prémices. La graine doit germer et libérer la plante qu'elle contient. Et dans quel but ? 
– Pour donner de nouveaux fruits qui contiendront de nouvelles graines... Dans ce sens, l'on pourrait presque dire que le but de la graine, c'est elle-même... Nous en revenons à la question du sens, ce me semble... 
– Exactement. Quel est le sens ? Où est-il ? Qu'est-il ? C'est la même question.
...

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