lundi 19 janvier 2015

Mélopée


La nostalgie est une geôle où les rondes finissent par vous enrouler en écheveau. Le chant de l'amour écimé devient mélopée souterraine et ce que le dehors enclave accomplit l'efflorescence du dedans et mûrit le fruit par les racines.

Mais, quand le cadran de l'horloge figée n'est qu'un astre sinistre qui éclaire à vif le nœud de l'attente. 
Quand, au jour qui se défile se substitue une ombre d'hostile densité. 
Quand le vent qui délire flagelle le portail obstinément clos. 
Quand le vide de la rue blafarde prodigue le mutisme de l'absente et que le vin vieux n'apporte que plate euphorie. 
Quand la plume se convulse en gribouillis sur ce blanc qui n'est que froid confident et que l'hiver se complaît dans son habit de rudesse. 
Quand l'amour s'engouffre dans une impasse sans fond et ne se trouve de refuge que dans la fuite en avant. 
Alors sonne le glas de toutes choses que l'on a crues siennes. 
Alors vient l'heure où il faut arracher l'épée soudée à son fourreau et trancher le rets des illusions mortes. 
Alors il est salutaire de briser le labyrinthe de glaces qui égare dans les espaces tronqués.

Jamais la soif d'éternité ne s'épanchera. Il est des eaux putrides que la bouche ne boira plus. Il est des sources trompeuses qui altèrent comme de vaines paroles qui ne résonnent plus. Jamais la soif d'infini ne s'épanchera. Il est des amours qui attachent et tissent des toiles de chaînes. Il n'est qu'un amour qui lie et qui délivre. Qui conjugue le verbe être au présent de l'éternité et relègue le verbe avoir à tous les passés de l'avenir.

Ne veuille plus, même une ultime fois, avant la tombée du voile, transpercer avec l'arc de son sourire nacré les mots clos pour libérer leur sève muette. Ni galoper sur son regard de froide fougue dans les landes égarées. Ni laisser la nuit tirer son rideau sur ses enlacements de succube. Ni le jour s'enfanter entre ses baisers feints.

Les désirs non consommés sont marées qui déposent le désert et l'amour orphelin un océan qui noie dans l'écume. Son besoin d'elle raclait les fonds mais ne ramenait sur le rivage que soif nouvelle. L'horizon n'accouchait que d'îles dépeuplées d'elle et le vent déchirait son nom lancé comme un râle. Leurs étreintes n'étaient que frêle esquif où l'on écope l'érosion des cœurs. Vogue la nef vers un port sans attache, quand la voile cousue de lambeaux est tendue vers le septentrion de la vie. 

Là-bas, deux âmes recluses quêtent un peu de maintenant qui ailleurs se refuse. Leurs désirs trépassent leur maintenant dans le sépulcre de l'attente.

Marc Sinniger, Le roman de Rose ou la dernière Héloïse

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