samedi 31 janvier 2015

Influences

Henry John Stock (British, 1853-1930), Influences

L'Ami, j'en reviens aux mots encore, car toi-même tu les évoquas dans un tout récent billet. Ne sont-ils pas au cœur même de notre travail de pensée et d'écriture? Combien je ne cesse de réaliser leur force autant que leur faiblesse. Un seul mot peut déclencher un ouragan ; mille autres ne remuent pas même un grain de poussière... Tel mot finement ouvragé tombe à plat dans une oreille à peine dégrossie ; tel autre, presque éructé, fait vibrer le cœur le plus grossier.

Beaucoup de mots oubliés se décomposent sous le manteau du temps passé qui s'épaissit d'âge en âge, telles les feuille mortes de l'automne qui couvrent le tapis forestier et sous lequel la sage et patiente nature pétrit la terre nouvelle.

Pourquoi avons-nous tant besoin, parfois, de répéter certains mots, au point, souvent, de les presque scander ? Nous leur reconnaissons alors un principe actif et leur conférons un pouvoir certain et, surtout, une fonction précise : nous aider à rendre réels une impression, un élan, une inclination, un sentiment, une idée... Oui, bien souvent, le son d'un mot reste l'unique manière de matérialiser ces choses abstraites, parfois si troubles et pourtant si prenantes, qu'il est besoin d'en réactiver la réalité, de leur donner une forme sensorielle que notre mental puisse appréhender et assimiler. Le mot donne corps à la pensée. Mais sa portée demeure liée à l'entendement qu'on en a.

L'Ami, tu dis que les mots sont comme des globules de pensée qui flottent dans l'éther mental, chargés des intentions de l'esprit qui les libère et auquel ils restent reliés par un fil mystérieux. Que dans leur course dirigée ou vagabonde, ils rencontrent d'autres mots provenant d'ailleurs mais ayant une charge mentale de même nature. Que le semblable cherche le semblable, toujours. Que c'est ainsi que les pensées se renforcent les unes et les autres, pour produire un égrégore qui ne demande qu'à grossir encore. Qu'à chaque fois, ce mental collectif amplifie son pouvoir d'attraction et d'influence, s'infusant dans chaque mental particulier.

D'où nous viennent vraiment les pensées qui nous traversent ? En sommes-nous réellement la source unique ou aussi des relais ? Quels sont nos mots ? De quelle pensée sont-ils le verbe ? Quelles sont nos pensées ? De quelle conscience sont-elles le fruit ? Quelle est notre conscience ? De quelle transcendance tient-elle son champ ?

L'Ami, tu dis de même que les temps présents nous mandent à la reconquête des mots asservis à des causes troubles et à de bien sombres desseins. Qu'ils sont d'ombre et de poussière. Qu'il faut donc les rallumer. Que l'heure est là, où le tissu resserré de la société humaine s'est changé en écran de ricochets. Qu'ainsi, chaque mot proféré s'en retourne plus vite à sa source. Que ni les artifices de la communication, ni les subterfuges de l'évitement ne peuvent plus enrayer ce courant. Que tout ce qui est caché se verra dévoilé ; que tout ce qui est obscur sera mis en lumière ; que tout ce qui est faux se verra confondu. Que nos mots ressourcés remontent du fond des âges pour démailler les théâtres d'ombres où ne se dit plus rien et s'écoute moins encore. Que le tout-à-l'ego submerge les déversoirs des bouches impudiques d'où s'écoule la viscosité mentale. Que le trait est loin d'être forcé car l'état du monde et l'actualité, qui ne sont que le miroir du monde intérieur, attestent de cela à profusion. Que la misère humaine est à sa mesure comble et que la bêtise qui monte ne cesse de battre ses propres records. Qu'il faut bien rompre l'enchaînement fatal mais sur la base, tout d'abord, du maillon que l'on est.

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