vendredi 24 octobre 2014

Je me souviendrai toujours de notre promenade

     Je me souviendrai toujours de notre promenade sur les bords de la Loire et les chemins de France. Nous marchions sur la rive des choses ; nous étions au bord de nous-mêmes. Nous nous trouvions à la croisée de la vie, à la suspension de son cours. C'était une de ces journées où l'âme dilatée tient en elle l'assurance d'une aube nouvelle, d'une épiphanie annoncée.
    Gaies et légères, presque ingénues, nous avions le cœur à la gambade. Nous étions femmes, nous étions gamines. Tu as dit : « C'est ça la vie, l'instant vierge et nu, l'utérus du bonheur... » Je t'ai répondu : « Il faut revenir de loin pour dire cela. » Nous étions toutes deux en chemin. Nous revenions... 

      Le soleil vieillissant d'août avait retrouvé une ardeur nouvelle, promesse d'une arrière-saison chaleureuse. L'atmosphère éthérée nous pénétrait. Tout semblait diaphane, même la forêt. En franchissant une rivière, nous nous sommes posées au milieu du pont, à l'image de nos vies, entre deux rives, entre deux mondes... Nous sommes restées longtemps ainsi, à contempler le miroitement envoûtant de l'eau ; longtemps à regarder en nous-mêmes... Tu as dit : « Il faut retourner dans le monde des hommes. Redescendre... » Je t'ai répondu : « Le monde des hommes n'existe pas. Chacun vit dans le sien. Comme dans une bulle. » Devant ton étonnement, je te citai ces mots d'Héraclite : « Chacun vit dans son monde, seul l'être éveillé vit dans le monde. » Tu m'as demandé : « C'est quoi, être éveillé ? » Je t'ai répondu : « Demeurer uniment dans le réel. Dans l'instant qui s'offre. » Tu m'as alors rétorqué : « Mais cela ne se réduit-il pas à vivre selon ses pulsions du moment, comme la plupart ? » J'ai laissé la question en suspens. La frontière entre deux mondes est parfois bien ténue. Je dis enfin : « Être éveillé, c'est être conscient. La pulsion procède de l'inconscient. »
  
     Nous n'avions pas vu passer le temps. Déjà le soleil s'inclinait vers l'autre côté du monde. L'angélus, au loin, nous appela à presser le pas. Nos sens étaient à vif. On sentait sourdre cette étrange activité aux prémices de la nuit, à l'heure où la forêt passe dans autre chose...

M.L. octobre 2014

Post scriptum : J'ai enfin retrouvé cette phrase de Marcelle Auclair que tu cherchais tant à me citer : « L'amour gagne à se doubler d'amitié ; à imiter l'amour, l'amitié peut tout perdre. » J'ajoute celle-ci, de Paul Géraldy : « Ce que voudrait être l'amour, c'est l'amitié. »

2 commentaires:

  1. Dame Marie-L- je suis sous le charme - voici en réponse :


    L'illusion

    Est un endroit furtif sculpté à double face
    Ici le truchement de ma chambre à coucher
    Un monde qui surgit d'images en surface
    C'est un homme au chapeau qui veut m'effaroucher

    Hop ! il a disparu, un enfant qui l'efface
    S'aventurant tout près sans vraiment la toucher
    La baleine de Minke amusée et sagace__
    J'ai beau faire semblant rien ne peut m'arracher

    Où tout à commencé ! La vie d'une névrose
    L'absence et le réel d'un présage morose
    Où le rêve attisé par l'amour du non sens

    Le sens qui est absent dirait le grand Lacan
    Comment être limpide quand on est 1 volcan ?
    Mon asile inconscient se traîne à contresens __

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    1. Quelle intensité ! Quand je lis ces lignes, j'ai l'impression de passer mon doigt sur le fil d'une épée... Je ne sais comment dire... Les mots sont comme écorchés vifs. Curare, vous aussi vous revenez de loin, je le sens. "J'ai beau faire semblant rien ne peut m'arracher... Où tout a commencé !"

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