mercredi 3 septembre 2014

Pascal Brucker : La Tentation de l'Innocence

J'appelle innocence cette maladie de l'individualisme qui consiste à vouloir échapper aux conséquences de ses actes, cette tentative de jouir des bénéfices de la liberté sans souffrir aucun de ses inconvénients. Elle s'épanouit dans deux directions, l'infantilisme et la victimisation, deux manières de fuir la difficulté d'être, deux stratégies de l'irresponsabilité bienheureuse. Dans la première, innocence doit se comprendre comme parodie de l'insouciance et de l'ignorance des jeunes années ; elle culmine dans la figure de l'immature perpétuel. Dans la seconde, elle est synonyme d'angélisme, signifie l'absence de culpabilité, l'incapacité à commettre le mal et s'incarne dans la figure du martyr autoproclamé.

Qu'est-ce que l'infantilisme ? Non pas seulement le besoin de protection, en soi légitime, mais le transfert au sein de l'âge adulte des attributs et des privilèges de l'enfant. Puisque ce dernier en Occident est depuis un siècle notre nouvelle idole, notre petit dieu domestique, celui à qui tout est permis sans contrepartie, il forme — du moins dans notre fantasme — ce modèle d'humanité que nous voudrions reproduire à toutes les étapes de la vie. L'infantilisme combine donc une demande de sécurité avec une avidité sans bornes, manifeste le souhait d'être pris en charge sans se voir soumis à la moindre obligation. S'il est aussi prégnant, s'il imprime sur l'ensemble de nos vies sa tonalité particulière, c'est qu'il dispose dans nos sociétés de deux alliés objectifs qui l'alimentent et le sécrètent continuellement, le consumérisme et le divertissement, fondés l'un et l'autre sur le principe de la surprise permanente et de la satisfaction illimitée. Le mot d'ordre de cette « infantophilie » (qu'on ne doit pas confondre avec un souci réel de l'enfance) pourrait se résumer à cette formule : tu ne renonceras à rien !

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pascal_Bruckner

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