mardi 26 août 2014

Émile Zola : En relisant Balzac (1872)

C’est l’âge d’or. Le soleil est chaud, les vendanges mûrissent, Versailles dort, la France joue aux jeux innocents. (...) Moi, je me suis mis dans l’ombre, et je relis Balzac. (...) C’est une lecture forte. Elle n’est pas bonne pour les poltrons de la vie. Elle a une senteur humaine qui fait aimer les forces actives de l’homme. C’est un monde louche et terrifiant, mais c’est un monde. La machine est si puissante, elle fonctionne avec un si large mouvement qu’on oublie les mauvais labeurs, les chairs mordues par les engrenages, pour ne voir que le colossal travail de l’ensemble.

C’est l’âge d’or. Le soleil est chaud, les vendanges mûrissent, Versailles dort, la France joue aux jeux innocents.

M. De Lorgeril chante Amaryllis sur ses pipeaux légers. M. de Belcastel fonde un journal pour les demoiselles avec des patrons de corsage et de nouveaux dessins de broderie. Les autres, toute la bande farouche, vivent de lait et de miel, sous les verts ombrages. Et il n’y a guère que les bonapartistes qui continuent à se griser abominablement.

La politique est au bercail. Elle broute le sainfoin fleuri. Elle écoute les coups de canon de M. Thiers, avec un sourire amical. M. de Kératry lui-même a consenti à aller faire la sieste quelque part. Le Tintamarre rime des triolets sur les trois empereurs et leur fameuse entrevue. La seule question palpitante est de savoir si M. de Voguë s’est assis ou non devant le grand turc.

Grands silence, ombre fraîche, brise adoucie sur le front des dormeurs, long bercement du pays convalescent, soirée tiède et nuit étoilée annonçant les blancheurs triomphantes de l’aube prochaine. Chut! Ne faites pas de bruit, marchez discrètement dans les sentiers, en prenant garde de ne réveiller personne.

Moi, je me suis mis dans l’ombre, et je relis Balzac.

C’est une lecture forte. Elle n’est pas bonne pour les poltrons de la vie. Elle a une senteur humaine qui fait aimer les forces actives de l’homme. C’est un monde louche et terrifiant, mais c’est un monde. La machine est si puissante, elle fonctionne avec un si large mouvement qu’on oublie les mauvais labeurs, les chairs mordues par les engrenages, pour ne voir que le colossal travail de l’ensemble.

Dans l’édition complète, dont la publication s’achève en ce moment, les derniers volumes sont surtout curieux. Les éditeurs y ont rassemblé les pages volantes de Balzac qu’ils ont pu trouver dans les journaux et les revues du temps. Pages médiocres, souvent, mais d’un intérêt très vif. Elles sont pleines de révélations sur l’auteur et son époque. 

Balzac était processif, ayant vécu dans les affaires, et quelles affaires! Toute une partie du vingt-deuxième volume est consacré à la polémique judiciaire. Son procès avec M. Buloz, à propos de la publication du Lys dans la Vallée, est une véritable page d’histoire où sont longuement expliquées et commentées les dures conditions de la vie littéraire, sous la Monarchie de Juillet. Balzac, bon an, mal an, gagnait de six à huit mille francs, et il les gagnait par un travail énorme, au milieu de déboires de toutes sortes. Cet homme, qui restera une de nos gloires, a usé son existence dans une éternelle lutte avec les huissiers et les recors.

Une des autres curiosités de ce vingt-deuxième volume, est la collection complète des préfaces, que les éditeurs ont cru devoir réunir et publier par ordre de dates. La logique aurait voulu que chaque roman fût précédé de ses préfaces. Mais rien n’est plus intéressant que de les lire toutes à la file les unes des autres. Elles sont comme l’histoire même de l’enfantement lent et laborieux de la Comédie Humaine. L’idée du vaste ensemble n’a poussé que sur le tard dans le cerveau de l’auteur. Aux premières œuvres, on le voit hésitant, allant un peu à l’aventure ; puis les fils nombreux se resserrent, la création d’un monde se décide, l’artiste arrête le plan de son gigantesque tableau.

Balzac n’était pas un esprit primesautier.

Il se faisait en lui toute une mise en train. Les premiers efforts étaient désespérés ; le jour ne pénétrait que peu à peu dans la forge noir où il battait le fer brut sans relâche. La mort l’a pris trop tôt ; il en était aux Parents pauvres : il avait grandi jusque-là, il aurait grandi encore.

Certes, je n’entends pas faire une étude sur Balzac. Mais, à le lire, dans le repos du moment, j’ai senti le besoin de parler de lui.

J’ai songé à nous. Ce géant gagnait huit mille francs, et j’ai vu, sous l’Empire, payer vingt-cinq mille francs par an des chroniqueurs, des plaisantins qui faisaient la culbute sur la corde raide de l’actualité. Ils empochaient l’argent, et ils avaient raison ; mais les imbéciles étaient ceux qui les payaient, qui s’émerveillaient en public de leurs sauts périlleux.

L’argent a tué le talent. J’ai vu des Lucien de Rubempré arriver de leur province. Ils étaient bons pour le travail et peut-être auraient-ils écrit un livre, s’ils avaient vécu avec les deux cents francs de pension que leur faisait leur bonhomme de père. Mais le journalisme était là qui les débauchait. Il leur prenait leurs vingt ans, leur esprit, tout leur courage. D’ailleurs, il les entretenait royalement. Certes, quand on peut gagner quinze et vingt mille francs à écrire des bouts de chronique, entre une première et un souper fin, il serait vraiment plaisant de s’enfermer dans quelque affreuse chambre pour accoucher d’un livre.

L’histoire de toutes les filles de lettres est la même. Ils sont venus pour être vertueux ; un journal les a séduits, et ils ont roulé en carrosse pendant dix ans, entretenus par tel ou tel parti ; puis, quand la vieillesse est arrivée, ils ont eu la ressource de se faire balayeur ou chiffonnier.

Les nouvelles conditions du journalisme ont profondément disloqué le monde littéraire. Depuis qu’il y a boutique ouverte d’esprit, les plus intelligents se vendent en menue monnaie. Le livre est trop long à mûrir ; il effraye. On en arrive même à avoir peur d’un article de trois cents lignes. Cent lignes suffisent. C’est tout l’effort dont notre génération est capable. Le pain est assuré, la plume nourrit son homme au jour le jour, on récolte sa moisson de notoriété chaque soir ; succès immédiat, gain quotidien, besogne forcée et qu’on finit par régler comme une horloge, voilà ce qu’il nous faut.

Lucien de Rubempré, qui était venu avec un livre dans le ventre, nous le donne page à page, depuis qu’il est reconnu que la littérature au détail est vingt fois plus payée que la littérature en gros.

C’est ainsi qu’il n’y a plus de romanciers. Le journal les a dévorés. Les meilleurs se sont jetés dans la politique, et je ne les félicite pas. Je nommerais plus d’un homme de talent qui a écrit d’excellents romans et qui fait à cette heure d’étranges articles sur les affaires publiques. Ceux-là sont les victimes honnêtes du journalisme. Ils ont eu le livre tué sous eux, et il a bien fallu qu’ils cédassent au torrent. Ils disent qu’ils reviendront à la littérature quand les temps seront moins mauvais et qu’ils auront aidé à sauver la France. Qu’ils la sauvent donc tout de suite!

La vérité est que le roman agonise. Cette grande et large forme de la littérature moderne est tombée entre des mains indignes qui la déshonorent. Je ne sais si vous avez parfois le courage de lire un des feuilletons que publient les journaux ; je parle des journaux les mieux faits et les plus littérairement écrits. Les articles sont soignés ; on balaye toutes les ordures au rez-de-chaussée. C’est la sentine du journal, l’égout où croupit toute la sottise de la rédaction. Cela est accepté! Aucun homme bien élevé ne se hasarde dans le feuilleton. On sait que la fosse est là. C’est un roman, c’est bon pour les femmes. On fait injure aux femmes, car j’estime qu’elles ont l’odorat délicat.

Je n’exagère pas. Je défie un lecteur de goût de lire les divers romans en cours de publication en ce moment dans la presse, et d’y trouver une œuvre de quelque mérite. Je parle de la généralité, bien entendu, en faisant des réserves sur certains garçons de talent que je vois avec regret descendre la pente des faiseurs. Je sais, en particulier, certaines œuvres dont je ne peut lire un feuilleton sans avoir des crises nerveuses. Cela est inepte, cela est un poison pour les intelligences. Avec une littérature pareille on va tout droit au ramollissement.

Le talent est ordurier, cela est entendu et on livre les lecteurs à la sottise. Si La Cousine Bette paraissait en feuilleton, la morale se voilerait la face. Soyons bêtes, mais restons vierges. Et c’est ainsi que l’effroi des pères de familles a achevé d’égorger le roman. Quand le journal n’a pas tué tout à fait l’écrivain, il lui demande de la littérature qui soit d’une bêtise moyenne et courante. On parle beaucoup de faire des hommes, aujourd’hui. Je trouve qu‘on fait des imbéciles.

C’est bien, allons jusqu’au bout, assommons les derniers écrivains de courage, qui n’ont pas encore laissé toute leur virilité dans le mauvais lieu de la petite presse. Ce seront les garçons de bureau qui balaieront la salle et feront les feuilletons.

Moi, je me suis mis à l’ombre, et je relis Balzac.
 

Mélanges, préfaces et discours, volume 50 des œuvres complètes d’Émile Zola publiées par la Typographie François Bernouard à Paris en 1929 .

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