mercredi 2 avril 2014

Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal


De prime abord, c'est un film pour enfants et adolescents, au mieux pour adultes friands de films d'actions enchaînées sans répit et peu exigeants sur le fond, enfin pour tous ceux qui sont tombés dans le chaudron de ce cinéma américain qui produit des « fast-films » très largement consommables et totalement interchangeables .




Le thème des crânes de cristal semble n'être ici qu'un prétexte au sensationnel. L'intrigue y est menée de manière assez confuse, voire s'y trouve franchement escamotée, un peu à l'emporte-pièce. C'est typique : on déploie des moyens techniques immenses pour un fond de la grosseur d'un pois chiche. Rapport au grand public visé ? D'où une pénible impression de gâchis, maintes fois ressentie (on pense notamment à Stargate : la porte des étoiles, un film de Roland Emmerich sorti en 1994).

Indiana Jones découvre le mystère des crânes de cristal avec une facilité déconcertante, dans une atmosphère qui évoque davantage Fort Boyard qu'un périple archéologique où l'épaisseur du mystère crée un suspense oppressant et véritablement palpitant. Au lieu d'être tenu en haleine, le spectateur est littéralement assommé ou aspiré par un rocambolesque outrancier qui tient du parc d'attractions.

Cette fois-ci, les méchants ne sont plus les Nazis, comme dans les Aventuriers de l'arche perdue (1981) et Indiana Jones et la Dernière Croisade (1989) mais leurs équivalents communistes de l'époque stalinienne dont un commando a fait incursion en plein centre des États-Unis pour s'emparer d'une fameuse caisse entreposée dans un hangar ultra secret (là même où finira par aboutir la fameuse Arche d'Alliance). Quant à l'humour qui ponctue le film, il est convenu, voire franchement puéril, à l'instar d'une émotion téléguidée et platement numérique.

En conclusion, nous assistons à une parodie dont on ressort comme d'un fast-food : l'estomac blindé, mais avec une sensation de vide barbouillé.

Marc Sinniger

D'après Georges Duhamel (1884-1966) dans : Scènes de la vie future (1930), le cinéma est un véritable danger :
"Le dynamisme même du cinéma nous arrache les images sur lesquelles notre songerie aimerait s'arrêter. Les plaisirs sont offerts au public sans qu'il ait besoin d'y participer autrement que par une molle et vague adhésion. Ces plaisirs se succèdent avec une rapidité fébrile, si fébrile même que le public n'a presque jamais le temps de comprendre ce qu'on lui glisse sous le nez. Tout est disposé pour que l'homme n'ait pas lieu de s'ennuyer, surtout ! Pas lieu de faire acte d'intelligence, pas lieu de discuter, de réagir, de participer d'une manière quelconque. Et cette machine terrible, compliquée d'éblouissements, de luxe, de musique, de voix humaines, cette machine d'abêtissement et de dissolution compte aujourd'hui parmi les plus étonnantes forces du monde.
J'affirme qu'un peuple soumis pendant un demi-siècle au régime actuel des cinémas américains s'achemine vers la pire décadence. J'affirme qu'un peuple hébété par des plaisirs fugitifs, épidermiques, obtenus sans le moindre effort intellectuel, j'affirme qu'un tel peuple se trouvera, quelque jour, incapable de mener à bien une oeuvre de longue haleine et de s'élever, si peu que ce soit, par l'énergie de la pensée. J'entends bien que l'on m'objectera les grandes entreprises de l'Amérique, les gros bateaux, les grands buildings. Non ! Un building s'élève de deux ou trois étages par semaine. Il a fallu vingt ans à Wagner pour construire la Tétralogie, une vie à Littré pour édifier son dictionnaire.(...) Le cinématographe a, dès son début, enflammé les imaginations, rassemblé des capitaux énormes, conquis la collaboration des savants et des foules. Fait naître, employé, usé des talents innombrables, variés, surprenants. Il a déjà son martyrologue. Il consomme une effarante quantité d'énergie, de courage et d'invention. Tout cela pour un résultat dérisoire. Je donne toute la bibliothèque cinématographique du monde, y compris ce que les gens de métier appellent pompeusement leurs "classiques", pour une pièce de Molière, pour un tableau de Rembrandt, pour une fugue de Bach..."

L'oeuvre cinématographique, d'après Duhamel : " ne soumet notre esprit et notre coeur à nulle épreuve. Elle nous dit tout de suite tout ce qu'elle sait. Elle est sans mystère, sans détours, sans tréfonds, sans réserves. Elle s'evertue pour nous combler et nous procure toujours une pénible sensation d'inassouvissement. Par nature, elle est mouvement ; mais elle nous laisse immobiles, appesantis et comme paralytiques."



Un peu sévère tout de même ! En effet ce n'est pas ce que pense Orson Welles (1915-1985), célèbre auteur d'oeuvres cinématographiques. Il revendique, au contraire la dimension poétique du cinématographe :
"Un film n'est réellement bon que lorsque la caméra est un oeil dans la tête du poète (...) La caméra ne voit pas naturellement à la place d'un artiste, elle voit avec lui. A ces moments-là, elle est beaucoup plus qu'un appareil enregistreur, elle est une voie par où nous parviennent les messages d'un autre monde, un monde qui n'est pas le nôtre et qui nous introduit au coeur du grand secret."
Entretien avec André Bazin, France-observateur (12 juin 1958).
Ce qui inquiète, sans doute, est peut-être le double statut que possède le cinématographe. Ce moyen d'expression est en effet, à la fois source d'oeuvres esthétiques et par tout l'arsenal qu'il implique, fait aussi appel à une dimension technologique. Ce double aspect du cinéma constituerait un danger pour les réalisateurs: ils risquent de sombrer dans la dimension industrielle du cinéma au détriment de celle de la poésie que les images suggèrent.

Je trouve les propos de Duhamel trop sévères. Il juge le cinéma uniquement sur le choc visuel que sont les images, c'est un peu comme s'il jugeait un roman par la seule qualité de sa prose. Certes, de nombreux films ne sont qu'un assemblage d'effets spéciaux, vide de sens, mais il ne faut pas nier les films derrière lesquels se cache la pensée du metteur en scène qui se lance dans une véritable écriture cinématographique : il réfléchit, écrit un scénario, choisit ses acteurs, utilise toutes les possibilités du cinématographe (travelling, voix off, gros plan, montage...) pour réaliser en image ce qu'il veut transmettre au public. L'image saisit l'homme dans le monde et le représente, n'est-ce pas la définition même de l'art ? L'art n'est-il pas la tentative de représenter le monde sous forme d'un idéal ? C'est à nous de faire la différence entre un film technologique et un film artistique. De toute façon, le temps qui, comme chacun sait, est un grand maître, sélectionnera lui-même les oeuvres d'art, on oublie les films qui ne sont qu'une addition d'images, par contre ceux qui nous ont transmis quelque chose, restent, sont vus et revus.
Pierrette Colas

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