vendredi 14 mars 2014

Le blason de Marie-Louise de Beaulieu


La conception d'un blason est une aventure héraldique enthousiasmante et ce n'est pas Pierrette Colas qui dira le contraire. Je saisis l'occasion de ce billet pour la remercier de son indéfectible collaboration, stimulante et féconde, et cela depuis huit ans déjà. Je remercie également Marie-Louise d'avoir bien voulu que son blason soit publié sur ce blog, ainsi que toute la réflexion qui a présidé à sa conception.




Marie-Louise est, selon ses propres mots, entrée en héraldique très récemment. La formule est juste car, outre d'être une science et une passion plutôt singulières, l'héraldique est aussi un véritable portail ouvert à tous les champs de la connaissance. C'est donc une science fédératrice dont la fonction est certes très spécialisée mais dont la vocation encyclopédique paraît évidente. De ce point de vue, notre ami Herald Dick est vraiment La référence dans le domaine. Son blog jette des ponts dans toutes les directions, parfois les plus insoupçonnées. Une fois de plus, je salue son immense travail, nourricier pour l'esprit et plaisant pour l'oeil. Car, dans le fond, nous autres sommes tous des amoureux de la belle image.  


Le blason de Marie-Louise

La partition : le parti ondé suggère la souplesse, la rondeur et la fluidité dans les rapports au monde en général et à l'Autre en particulier.

Le choix des couleurs :
- l'azur pour signifier la fidélité, la persévérance et la loyauté ;
- de gueules pour symboliser la force et l'amour, au sens de « servir » et non pas « se servir ».

Les meubles :

Le triangle symbolise ici la conciliation des opposés, le dépassement du 2 de la dualité – donc de la contradiction par les contraires – en un troisième terme de convergence, à travers l'action de la conscience éveillée, unifiante et éclairante, symbolisée par le cercle qui entrelace le triangle, l'inscrivant par là même dans sa dimension cosmique, au sens du Tout dans l'Un et de l'Un dans tout. En effet, le cercle symbolise l'Un primordial, le principe causal, et l'Unité finale, le sens et la destinée de toute chose et de tout être, au sens d'entité individuée et autonome mais aussi au sens de ce que l'on pourrait appeler l'êtreté (un néologisme emprunté à l'orientaliste Alexandra David Neel) ou, si l'on préfère, le fait de l'être en soi, par opposition au non-être.

Le cercle d'argent concentrique au cercle d'or symbolise la part d'inconscient en soi, de ce qui n'est donc pas encore monté à la conscience, d'où l'argent, métal lunaire, la lune régissant l'inconscient, le plan psychique ou les flux d'en-bas. Ce cercle représente aussi le non encore manifesté, l'émergent possible, le vivier de la conscience en quelque sorte. Rappelons que le plan psychique concerne les émotions et le plan psychologique les pensées et le mental.


Marie-Louise voulut d'abord faire figurer les symboles du masculin et du féminin dans leur version entrelacée. Elle se ravisa pourtant, à cause du sens réducteur qui suggère uniquement l'union de l'homme et de la femme en temps que personnes physiques et sexuées.

Elle choisit donc le symbole unifié, au sens qu'il exprime bien mieux l'union du pôle masculin et du pôle féminin. Ici, ce signe ne symbolise pas la fusion des genres mais l'union des principes et l'équilibre de ces énergies que chacun porte en soi et manifeste dans ses rapports de manière plus ou moins polarisée.


Marie-Louise hésite encore sur l'idée d'allier la monade du ying yang, dont la signification est encore plus étendue, au symbole précédent. Mais elle pencherait plutôt pour demeurer dans une approche occidentale de la symbolique. 




La rose d'argent symbolise la pureté des intentions. Le fait qu'elle soit quintefeuillée indique les cinq sens par lesquels on a conscience du monde physique et de la réalité phénoménale. C'est en effet par l'entremise des cinq sens que l'on établit un rapport avec le réel. Ils participent ainsi idéalement de cette pureté des intentions : la justesse dans la forme pour rendre justice au fond. Le bouton d'or est un rappel à la noblesse et à la solarité qui doit être au coeur de toute action, de toute pensée et de toute parole. La solarité induit l'idée du meilleur et de plus élevé en soi. Ce vers quoi on se doit d'aller. Cela, aussi, que l'on offre de soi au monde et à l'Autre. La quintessence donc, au sens du « cinquième élément » d'Aristote, c'est-à-dire l'éther, la matière la plus subtile. On retrouve ainsi l'idée de fluidité dans les rapports. Il ne s'agit pourtant pas de briller dans le monde, par le jeu dupant des miroitements narcissico-égotiques, mais de rayonner, par l'irradiation de la conscience intérieure, au sens que le monde ne peut s'améliorer que sur la base du meilleur de soi-même que chacun se doit de lui présenter. On dit bien offrir un présent, sauf qu'ici on s'offre soi-même par une présence pleine et entière. Briller, c'est vouloir éblouir. C'est un acte de vanité, toujours immature car relevant d'une psyché faible qui a besoin du regard compensatoire de l'autre pour s'affirmer et se sécuriser. Par contre, rayonner, c'est éclairer et réchauffer. C'est un acte d'amour. 

La fleur de lys qui broche en pointe de l'écu est un rappel aux racines de la France et à l'héritage légué par l'Histoire, qu'il n'est pas question de renier. Si le lys d'or, solaire, exprime l'orgueil et la richesse du sentiment amoureux, le lys d'argent cristallise la noblesse de l'amour, une douce admiration aussi.



Les ornements extérieurs

 D'origine irlandaise, le Claddagh Ring qui surmonte l'écu symbolise l'amitié donnée en gage, dans son sens le plus élevé et le plus abouti, et que Marie-Louise place au-dessus de tous les autres liens, par sa dimension non exclusive et inconditionnelle. Ici, le symbole n'a donc pas le sens réducteur en rapport avec son usage le plus courant, c'est-à-dire d'un cadeau, sous le forme d'un bijou, que se font les fiancés pour marquer leur intention de se marier. Le coeur en entrelacs, outre d'être une référence à l'art celtique, forme en son centre un triskèle à arcs de cercle dont la symbolique trinitaire renvoie ici à celui du triangle. La reprise des émaux du champ du blason indique que l'amitié exprime les mêmes qualités symbolisées par ces couleurs.


La devisehic et nunc (Ici et maintenant)

Deux raisons ont motivé le choix du latin : le désir, tout d'abord, de se rattacher à la tradition et à la branche maîtresse de nos racines linguistiques ; l'idée, ensuite, de synthétiser cette pensée de Marc Aurèle que Marie-Louise aime beaucoup pour sa vérité profonde et son réalisme : 
"Souviens-toi que chacun ne vit que dans le moment présent, dans l'instant. Le reste, c'est le passé, ou un obscur avenir. Petite est donc l'étendue de la vie (...) Dusses-tu vivre trois mille ans et autant de fois dix mille ans, souviens - toi pourtant que personne ne perd une autre vie que celle qu'il vit, et qu'il n'en vit pas d'autre que celle qu'il perd. Donc le plus long et le plus court reviennent au même. Car le présent est égal pour tous ; est donc égal aussi ce qui périt ; et la perte apparaît ainsi comme instantanée ; car on ne peut perdre ni le passé ni l'avenir ; comment pourrait-on vous enlever ce que vous ne possédez pas ? Il faut donc se souvenir de deux choses ; l'une que toutes les choses sont éternellement semblables et recommençantes, et qu'il n'importe pas qu'on voie les mêmes choses pendant cent ou deux cents ans ou pendant un temps infini ; l'autre qu'on perd autant, que l'on soit très âgé ou que l'on meurt de suite : le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c'est la seule chose qu'on possède, et que l'on ne perd pas ce que l'on n'a pas."
Marc-Aurèle (121-180). Pensées pour moi-même. II, 14

Ici : là où je suis, là je dois être. Dans le réel. Ailleurs n'est pas dans le réel. S'y projeter, c'est manquer de présence et donc de justesse dans l'être.

Maintenant : chaque instant est l'instant alpha et l'instant oméga, unique et ultime. Sans cesse. Avant n'existe plus et après, pas encore. Seul l'instant est réel. Le réel, ce qui est, peut-être subtil. Il n'est pas seulement ce qui est concret. Le réel peut-être immatériel.

Ici, en ce point, et maintenant, en cet instant, je suis. Être, c'est être un. Un dans le réel irréductible. Se projeter, c'est se diviser. Se séparer. Rompre l'unité. C'est manquer au monde et à soi-même. C'est manquer de justice, au sens de ce qui est conforme à la droiture dans l'attitude vis-à-vis de l'Autre. 

Si les choses vont si mal dans le monde, en général et en particulier, c'est parce que les personnes sont en permanence projetées ailleurs, tiraillées par leurs désirs sans fin et donc en proie à une insatisfaction permanente, à la poursuite incessante de ce qu'elles n'ont pas ou à la recherche illusoire de ce qu'elles ne sont pas. Elles sont donc absentes au monde et à l'Autre.


Voilà donc, sommairement résumée, la réflexion qui a entouré et qui continue d'entourer la conception de ce blason. C'est souligner combien l'héraldique est un support pour la pensée, une base opératoire très inspirante et en même temps synthétique, en ce, justement, qu'elle oblige à essentialiser, par la symbolique, tout un monde de représentations. Le blason est donc aussi un véritable compendium.  Il s'apparente aussi, quelque part, au mandala en tant qu'image de "recentrement".

Le blason de Marie-Louise est signifiant à au moins deux titres : 
- il symbolise des valeurs inaliénables en lesquelles on se reconnaît et que l'on désire développer ;
- il exprime un désir de cohérence par la mise en correspondance des symboles choisis.

Le blason devient ainsi non seulement un rappel à ce que l'on tient pour essentiel -ce qui vaut vraiment- mais il retrouve en même temps sa fonction première de bouclier qui protège contre les assauts des forces contraires à ces valeurs. Et c'est en soi-même que ce combat se livre car si l'on est son meilleur ami, on est également son pire ennemi. Unir les contraires, concilier les opposés. Dépasser la contradiction. Sortir de la dualité. C'est la seule victoire à remporter. Et tout trouble ne perturbe que ce qui était incertain.

"La vraie liberté est de pouvoir toute chose sur soi."
Michel de Montaigne

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