jeudi 6 mars 2014

Jean Giono : Sur la beauté des paysages

 Un texte de Jean Giono (1895-1970) d'une grande sensibilité et d'une criante actualité. 
Il est évident que nous changeons d'époque. Il faut faire notre bilan. Nous avons un héritage, laissé par la Nature et par nos ancêtres. Des paysages ont été des états d'âme et peuvent encore l'être pour nous-mêmes et ceux qui viendront après nous, une histoire est inscrite dans les pièces des monuments ; le passé ne peut être entièrement aboli sans assécher de façon inhumaine tout avenir.
Les choses se transforment sous nos yeux avec une extraordinaire vitesse. Et on ne peut pas toujours prétendre que cette transformation soit un progrès. Nos « belles » créations se comptent sur les doigts de la main, nos « destructions » sont innombrables.

Telle prairie, telles forêt, telle colline, sont la proie des bulldozers et autres engins ; on a planifié, on rectifie, on utilise ; mais on utilise toujours dans le sens matériel qui est forcément le plus bas...

Le mot « fonctionnel » a fait plus de mal qu'Attila, c'est vraiment après son passage que l'herbe ne repousse plus...

La bêtise et l'absence de goût ne sont pas les seuls ennemis des beaux paysages, il y a aussi ce qu'il est convenu d'adorer sous le mot général de science. Il suffit de quelques pylônes « judicieusement » placés pour détruire toute beauté, qu'elle soit subtile ou plantureuse...


Eh bien non, ce n'est pas le progrès ! Il n'est pas vrai que quoi que ce soit puisse progresser en allant de beauté en laideur.

Il n'est pas vrai que nous n'ayons besoin que d'acier bien trempé, d'automobiles, de tracteurs, de frigidaires, d'éclairage électrique, de confort scientifique.

Je sais que tous ces robots facilitent la vie, je m'en sers moi-même abondamment comme tout le monde. Mais l'homme a besoin de confort spirituel. La beauté est la charpente de son âme. Sans elle – demain – il se suicidera dans les palais de sa vie automatique.

Jean GIONO de l'Académie Goncourt
 
Jean Giono est un écrivain français, d'une famille d'origine piémontaise, dont l'œuvre romanesque a en grande partie pour cadre le monde paysan provençal. Inspirée par son imagination et ses visions de la Grèce antique, elle dépeint la condition de l'Homme dans le monde, face aux questions morales et métaphysiques, et possède une portée universelle : Jean Giono est loin d'être l'auteur régionaliste qu'on pourrait croire. Inclassable, autodidacte, il devint l'ami de Lucien Jacques, d'André Gide et de Jean Guéhenno. Il resta néanmoins en marge de tous les courants de littérature de son temps.

Sites : Jean Giono, le voyageur immobile


Allez-y, vous n'en reviendrez pas 

En écho au précédent billet, voici un extrait du livre de Philippe VAL où il fustige l'horreur des panneaux publicitaires.

La France est un beau pays.

Belle campagne, jolis reliefs... Des collines, des cours d’eau, une belle diversité d’arbres, des vaches bien grasses qui paissent dans des champs bien verts, des hameaux où, à la tombée du soir, on peut encore admirer, assis sous un portail, quelques beaux spécimens de fermières qui reviennent de la cueillette des glands, les bras chargés de bouquets, en fredonnant du Patrick Bruel.

Au cours de mes vingt années de tournées avec Patrick Font, il m’a été donné de sillonner en tous sens ce beau pays, dont Joachim du Bellay, en son temps, disait qu’il préférait le petit Lirée au mont Palatin. Ah ! oui, qu’elle serait belle, la France, si elle n’était atteinte d’une maladie, un mildiou, une lèpre, une teigne, une vérole, une horrible furonculose, une peste qui la dévore : les panneaux publicitaires.

Vous êtes sur la route. Vous dites : Tiens, on arrive bientôt à Tours. C’est beau, Tours. Avec ses maisons blanches en pierres de tuffeaux. Vous vous souvenez avec émotion que c’est la ville de Balzac. D’accord, le maire est atteint d’un mal étrange, comme des gens qui étouffent en avalant leur langue, sauf que lui, ce n’est pas exactement sa langue qu’il a avalée. Vous voulez savoir ce que c’est ? Heu... C’est un organe qui a la forme d’une banane. Bref, vous arrivez à Tours. Je dis Tours, mais ça pourrait aussi bien être Saint-Brieuc, Montélimar ou Carcassonne. Vingt kilomètres avant d’arriver, vous avez le moral qui commence à dégringoler, parce que vous traversez la zone industrielle. Toute la laideur du monde s’est donné rendez-vous autour de toutes les villes françaises. Au centre, on fait un petit quartier piétonnier de quelques centaines de mètres, avec bacs en ciment pour foutre des géraniums, boutiques de fringues, de godasses et parfumeurs. Un petit machin mignonnet et sans vie, avec petits pavés à l’ancienne, et mort absolue dès la fermeture des boutiques. Des petits centres-villes ennuyeux, proprets et prétentieux. Mais autour de la ville, les vandales se défoulent. Dédales de parkings, Monsieur Meuble, Tousalon, parkings, grandes affiches de ventes promotionnelles avec photo pisseuse de Jacques Martin, supermarchés géants, parkings, laideur, laideur, sur des kilomètres, entrepôts, pub géante pour marque d’essence. Mais ça sert à quoi, la pub pour l’essence ? Quand le réservoir est vide, on s’arrête, on fait le plein. On n’en a rien à foutre de la marque. Et surtout, on en a marre du Tigre Esso qui nous empêche de voir les clochers de Combray et de Martinville. Marre des panneaux immenses qui vantent le nouveau camescope qui tient dans la main d’un crétin, mais qui nous empêche de voir avec nos vrais yeux une île sur la Loire. Marre des panneaux pour machine à laver avec crédit gratuit quand, justement, on est sur la route pour oublier tout le linge sale de l’univers. Fatigués de ces pubs géantes pour slip d’homme, avec le sapin des poils qui descend du nombril vers les deux boules sous vide. Pub encore une fois inutile. Comme toute la pub, d’ailleurs. Quand on n’a plus de slip, on en rachète. La marque, on s’en fout. Ce n’est pas ça qui va faire qu’on va emballer ou non. Il m’est même arrivé de séduire alors que je n’en portais pas. Parfaitement. Même en vrac, on peut plaire aux femmes.

Quoi qu’il en soit, depuis plus de vingt ans que je voyage en France, je n’ai jamais pu m’habituer à ce terrorisme esthétique. Mais qui a permis cet affront à la beauté des choses ? Comment se fait-il qu’il y ait des gens qui ont le droit de nous imposer de la laideur ? Que fout le législateur pour protéger le citoyen contre la mocheté qui pourrit sa vie ? L’espace, la vue, le point de vue, c’est à tout le monde. Alors qui se permet de le vendre à monsieur Sony, à monsieur Dim ou à monsieur Shell ? Qui autorise les maires des villes à transformer notre espace aérien en pognon ? Et qu’attendre des maires alors qu’eux-mêmes, dans nombre de grandes villes, ont fait installer par l’ignoble Decaux, un des grands responsables de l’enlaidissement irrémédiable de Paris, les maires, donc, ont implanté dans leur commune des réseaux d’affichage électronique dont le seul but est de vanter les succès de leur gestion géniale. Ils se payent ainsi, avec les sous de la collectivité, des campagnes électorales à l’année. On appelle ça : dépense de mobilier urbain, et c’est quand même une petite combine bien obscène. Dans le temps, il y avait des hommes-sandwichs, des pauvres gars qui marchaient dans les rues avec des mines de paria, avec une affiche sur le ventre et une sur le dos. Eh bien ! Nos villes sont devenues des villes-sandwichs, des villes paria qui gagnent leur vie en vendant leur beauté à des marques de bagnole ou de lessive.

Il y a une lueur d’espoir, cependant. Dans la seule ville de Nantes, il y avait 2 380 panneaux. Le maire s’est fait engueuler par ses administrés, et il a ordonné le démontage d’un millier de ces cochonneries. A Rennes, même phénomène. 220 panneaux sur 1 100 vont être démontés. La résistance s’organise. On dira que c’est une lutte futile. Non. La laideur, c’est le décor de la barbarie. La laideur anesthésie l’intelligence, étouffe insidieusement la joie de vivre, pourrit lentement nos facultés d’émerveillement, nous transforme en carpettes intellectuelles, en mous du bulbe, en grignoteurs de Tranxène.

Publicitaires, il y a quelques années, vous avez enlevé le haut, ce n’était pas mal. Puis vous avez enlevé le bas, c’était mieux. Eh bien, maintenant, enlevez tout et barrez-vous, ce sera parfait.

Extrait de Allez-y, vous n’en reviendrez pas de Philippe VAL (Éditions du Cherche-Midi - 1994 et J'ai Lu 1999)

2 commentaires:

  1. mark ici on a le même parc et en sortant de l'école je donne a manger aux écureuils. j'aime bien fusbury

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  2. Bonjour

    Très très beau blog !Cela réconforte par ces temps très troublés !

    Angepaulc@aol.com

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