samedi 22 mars 2014

Alexandre Dumas : Les louves de Machecoul

On ne peut qu'être agréablement surpris à lire Les Louves de Machecoul, autant par le style que par l'élégance de l'écriture. Non seulement la langue de Dumas est d'une finesse remarquable et d'un niveau soutenu, mais elle est en plus d'une vivacité communicative, pleine d'allant. On est pris dès le départ et entraîné jusqu'à la fin. Il y a dans ces pages mouvementées où tout rebondit en permanence tant de rythme, de gaieté et de légèreté que c'en est presque étourdissant. Les dialogues sont naturellement spirituels, sans jamais tomber dans la préciosité. Le ton général est enjoué et parfois ironique. La plume de l'auteur est ici tout en verve, presque désinvolte, mais avec toute la mesure d'un art consommé. C'est du grand roman romanesque.

Les Louves de Machecoul fait partie des nombreux romans méconnus d'Alexandre Dumas. Écrit en 1858 (quatorze ans après les Trois Mousquetaires), ce roman fut imaginé par l'un des nègres de Dumas, Gaspard de Cherville.

L'intrigue des Louves de Machecoul se déroule entre 1831 et 1832, au confluent du Pays de Retz, du Pays Nantais et du Marais Breton.
Mary et Bertha, filles jumelles et bâtardes d'un ancien combattant royaliste de 1793, surnommées «les louves de Machecoul», se trouvent entraînées dans une lutte où la duchesse de Berry souhaite réveiller l'esprit royaliste vendéen afin d'offrir le trône de France à son fils.
Dans le même temps, elles rencontrent et s'éprennent toutes deux du baron Michel de la Logerie qui, pour sa part, tombe sous le charme de la douce Mary et s'engage, par amour pour elle, aux côtés de la duchesse.
Et tandis que le complot vendéen échoue peu à peu, que certains secrets se révèlent, qu'on découvre les visages de nouveaux personnages, l'histoire d'amour entre Michel et Mary se voit compromise par des malentendus et les événements insurrectionnels.

 
On retrouve dans ce roman l'ensemble des éléments caractéristiques de Dumas : la trame historique, le caractère fort des personnages, une formidable galerie de personnages secondaires, des perpétuels rebondissements de coups de théâtre en coups de feu.
Longtemps introuvable, comme nombre d'oeuvres de Dumas, les Louves de Machecoul reste pourtant un roman passionnant, ancré dans une région au fort caractère. Une oeuvre riche et palpitante, empreinte du puissant souffle romanesque si caractéristique d'Alexandre Dumas.
(d'après le quatrième de couverture des Editions du Petit Pavé, Collection Arkhaia, 2010)


Extrait du premier chapitre


L'aide de camp de Charrette

    S'il vous est arrivé par hasard, cher lecteur, d'aller de Nantes à Bourgneuf, vous avez, en arrivant à Saint-Philibert, écorné pour ainsi dire l'angle méridional du lac de Grandlieu, et, continuant votre chemin, vous êtes arrivé, au bout d'une ou deux heures de marche, selon que vous étiez à pied ou en voiture, aux premiers arbres de la forêt de Machecoul.
Là, à gauche du chemin, dans un grand bouquet d'arbres qui semble appartenir à la forêt, dont il n'est séparé que par la grande route, vous avez dû apercevoir les pointes aiguës de deux minces tourelles, et le toit grisâtre d'un petit castel perdu au milieu des feuilles.
  Les murs lézardés de cette gentilhommière, ses fenêtres ébréchées, sa couverture rongée par les iris sauvages et les mousses parasites, lui donnent, malgré ses prétentions féodales et les deux tours qui la flanquent, une si pauvre apparence, qu'elle n'exciterait certainement la convoitise d'aucun de ceux qui la regardent en cheminant, sans sa délicieuse position en face des futaies séculaires de la forêt de Machecoul, dont les vagues verdoyantes montent à l'horizon, aussi loin que la vue peut s'étendre.
   En 1831, ce petit castel était la propriété d'un vieux gentilhomme nommé le marquis de Souday, et s'appelait le château de Souday, du nom de son propriétaire.
    Faisons connaître le propriétaire après avoir fait connaître le château.
Le marquis de Souday était l'unique représentant et le dernier héritier d'une vieille et illustre maison de Bretagne, car le lac de Grandlieu, la forêt de Machecoul, la ville de Bourgneuf, situés dans cette partie de la France circonscrite aujourd'hui dans le département de la Loire-Inférieure, faisaient autrefois partie de la province de Bretagne avant que la France fût divisée par départements. Sa famille avait été jadis un de ces arbres féodaux aux rameaux immenses dont l'ombrage s'étendait sur toute une province. Mais les ancêtres du marquis, à force de se mettre en frais pour monter dignement dans les carrosses du roi, avaient si bien réussi à l'ébrancher peu à peu, que 89 était venu fort à propos pour empêcher le tronc vermoulu d'être jeté bas par la main d'un huissier, en lui réservant une fin plus digne que son illustration.

Extrait du quatrième chapitre

Un lièvre blessé
Dans les haies du bas Poitou, – façonnées un peu comme les haies bretonnes, au moyen de baliveaux courbés et entrelacés, – ce n'est point une raison parce qu’un lièvre a passé, parce que six chiens courants ont passé après un lièvre, ce n’est pas une raison, disons-nous, pour que la trouée qui leur a donné passage devienne une porte cochère ; aussi le malheureux jeune homme, pris comme à la lucarne d’une guillotine, eut-il beau pousser, s’arc-bouter, se démener, s’ensanglanter les mains et le visage, il lui fut impossible d’avancer d’un pouce.

Cependant le jeune chasseur ne perdait point courage ; il continuait la lutte en désespéré, lorsque, tout à coup, de bruyants éclats de rire l’arrachèrent à sa préoccupation.

Il tourna la tête et aperçut les deux amazones, penchées sur l’encolure de leurs chevaux et ne dissimulant aucunement ni leur gaieté, ni ce qui la causait.

Tout honteux d’avoir si fort prêté à rire à deux jolies personnes, comprenant tout ce que sa situation devait avoir de grotesque, l’adolescent – le jeune homme avait vingt ans à peine – voulut se rejeter en arrière, mais il était dit que cette haie malencontreuse lui serait fatale jusque dans sa retraite ; les épines s’étaient si bien enchevêtrées dans ses vêtements et les branches dans sa carnassière, qu’il lui fut impossible de reculer ; il demeura pris dans la haie comme dans un traquenard, et cette seconde mésaventure rendit convulsive l'hilarité des deux spectatrices.

Alors ce ne fut plus avec la vigoureuse énergie que nous lui avons vu déployer, ce fut avec fureur, ce fut avec rage que le pauvre garçon essaya de nouveau de se dépêtrer, et, dans ce nouvel et suprême effort qu’il fit, sa physionomie prit une telle expression de désespoir, que Mary, la première, s’en sentit touchée.

– Taisons-nous, Bertha, dit-elle à sa sœur ; tu vois bien que nous lui faisons de la peine.

– Vraiment, oui, répondit Bertha ; mais,que veux-tu ! c’est plus fort que moi.

Et, tout en continuant de rire, elle sauta à bas de son cheval, et courut au pauvre garçon pour lui porter secours.

– Monsieur, dit Bertha au jeune homme, je crois qu’un peu d’aide ne vous serait point inutile pour sortir d’ici ; voulez-vous accepter le secours que ma sœur et moi sommes prêtes à vous offrir ?

Mais les rires des deux jeunes filles avaient aiguillonné l’amour-propre de celui auquel elles s’adressaient, plus encore que les ronces n’avaient déchiré son épiderme ; si bien que, quelle que fût la courtoisie des paroles de Bertha, elles ne firent point oublier au malheureux captif les moqueries dont il avait été l’objet.

Aussi continua-t-il de garder le silence, et, en homme bien décidé à se tirer d’affaire sans avoir recours à l’aide de personne, tenta-t-il un dernier effort.

Il se dressa sur ses poignets et chercha à se mouvoir en avant, donnant à la partie antérieure de son corps la force diagonale qui fait marcher les animaux de l’ordre des serpents ; par malheur, dans ce mouvement, son front porta avec force contre le tronçon d’une branche de pommier sauvage que la serpe du cultivateur, en façonnant cette haie, avait taillée en biseau aigu et tranchant ; la branche coupa la peau comme eût fait le rasoir le mieux affilé ; le jeune homme, se sentant sérieusement blessé, poussa un cri, et le sang, jaillissant aussitôt en abondance, lui couvrit tout le visage.
 
Tethart Philipp Christian Haag, Equestrian ride horse in landscape
À la vue de l’accident dont, bien involontairement, elles étaient devenues la cause, les deux sœurs s’élancèrent vers le jeune homme, le saisirent par les épaules, et, réunissant leurs efforts avec une vigueur que l’on n’eût point rencontrée dans des femmes ordinaires, elles parvinrent à l’attirer en dehors de la haie et à l’asseoir sur le talus.

Ne pouvant se rendre compte du peu de gravité réelle de la blessure et la jugeant sur l’apparence, Mary devint pâle et tremblante ; quant à Bertha, moins impressionnable que sa sœur, elle ne perdit pas la tête un seul instant.

– Cours à ce ruisseau, dit-elle à Mary, et trempes-y ton mouchoir afin que nous débarrassions ce malheureux du sang qui l’aveugle.

Puis, tandis que Mary obéissait, se retournant vers le jeune homme :

– Souffrez-vous beaucoup, monsieur ? demanda-t-elle.

– Pardon, mademoiselle, répondit le jeune homme, mais tant de choses me préoccupent en ce moment, que je ne sais trop si c’est le dedans ou le dehors de la tête qui me fait mal.

Puis, éclatant en des sanglots jusque-là à grand’peine retenus par lui :

– Ah ! s’écria-t-il, le bon Dieu me punit d’avoir désobéi à maman !

Bien que celui qui parlait ainsi fût fort jeune, puisque nous avons dit qu’il atteignait à peine sa vingtième année, il y avait, dans les étranges paroles qu’il venait de prononcer, un accent enfantin qui jurait si plaisamment avec sa taille, avec son harnachement de chasseur, que, malgré la commisération que la blessure avait excitée en elles, les jeunes filles ne purent retenir un nouvel éclat de rire.

Le pauvre garçon lança aux deux sœurs un regard de reproche et de prière, tandis que deux grosses larmes perlaient à ses paupières.

Et, en même temps, avec un mouvement d’impatience, il arracha le mouchoir trempé d’eau fraîche que Mary lui avait appliqué au front.

– Eh bien, demanda Bertha, que faites-vous donc ?

– Laissez-moi ! s’écria le jeune homme ; je ne suis nullement disposé à recevoir des soins que l’on me fait payer par des moqueries. Oh ! je me repens bien maintenant de ne pas avoir obéi à ma première idée, qui était de m’enfuir, au risque de me blesser cent fois plus gravement.

– Oui ; mais, puisque vous avez été assez raisonnable pour ne l’avoir pas fait, repartit Mary, soyez assez raisonnable encore pour me laisser remettre ce bandeau sur votre front.

Et, ramassant le mouchoir, la jeune fille s’approcha du blessé avec une telle expression d’intérêt, que celui-ci, secouant la tête, non pas en signe de refus, mais en signe d’abattement, répondit :

– Faites comme vous voudrez, mademoiselle.

– Oh ! oh ! fit Bertha, qui n’avait rien perdu des mouvements de physionomie du jeune homme, pour un chasseur, vous êtes un peu bien susceptible, mon cher monsieur.

– D’abord, mademoiselle, je ne suis point chasseur, et, moins que jamais, après ce qui vient de m’arriver, je suis disposé à le devenir.

– À mon tour, pardon, reprit Bertha sur ce même ton de raillerie qui avait déjà révolté le jeune homme, pardon ; mais, à en juger par l’acharnement avec lequel vous vous escrimiez contre les ronces et les épines, et surtout par l’ardeur avec laquelle vous excitiez nos chiens, il m’était permis de supposer que vous aspiriez, au moins, à ce titre de chasseur.

– Oh ! non, mademoiselle : j’ai cédé à un entraînement que je ne comprends plus, à présent que je suis de sang-froid et que je sens combien ma mère avait raison d’appeler ridicule et barbare ce délassement qui consiste à tirer plaisir et vanité de l’agonie et de la mort d’un pauvre animal sans défense.

– Prenez garde, mon cher monsieur ! dit Bertha ; pour nous qui avons le ridicule et la barbarie de nous complaire à ce délassement, vous allez ressembler au renard de la fable.

En ce moment, Mary, qui avait été de nouveau tremper son mouchoir dans le ruisseau, s’apprêtait à le nouer pour la seconde fois autour du front du jeune homme.

Mais celui-ci, la repoussant :

– Au nom du Ciel, mademoiselle, lui dit-il, faites-moi grâce de vos soins. Ne voyez-vous pas que votre sœur continue à se moquer de moi ?

– Voyons, je vous en prie, dit Mary de sa voix la plus douce.

Mais lui, sans se laisser prendre à la douceur de cette voix, se leva sur son genou dans le dessein bien visible de s’éloigner.

Cette obstination, qui était bien plus celle d’un enfant que celle d’un homme, exaspéra l’irascible Bertha, et son impatience, pour être inspirée par un sentiment d’humanité très respectable, ne s’en traduisit pas moins par des expressions un peu trop énergiques pour son sexe.

– Morbleu ! s’écria-t-elle comme se fût écrié son père en pareille circonstance, ce méchant petit bonhomme n’entendra donc pas raison ? Occupe-toi de le panser,Mary ; je vais lui tenir les mains, moi – et du diable s’il bouge !

Et, en effet, Bertha, saisissant les poignets du blessé avec une puissance musculaire qui paralysa tous les efforts qu’il fit pour se dégager, parvint à faciliter la tâche dévolue à Mary, qui, dès lors, assura solidement le mouchoir sur la blessure.

Lorsque cette dernière, avec une adresse qui eût fait honneur à un élève de Dupuytren ou de Jobert, eut suffisamment consolidé les ligatures :

– Maintenant, monsieur, dit Bertha, vous voilà à peu près en état de regagner votre demeure ; vous pouvez donc en revenir à votre idée première, et nous tourner les talons sans même nous dire merci. Vous êtes libre.

Mais, malgré cette permission donnée, malgré cette liberté rendue, le jeune homme resta immobile.

Le pauvre garçon semblait à la fois prodigieusement surpris et profondément humilié d’être tombé, lui si faible, aux mains de deux femmes si fortes ; ses regards allaient de Bertha à Mary et de Mary à Bertha, sans qu’il pût trouver une parole pour leur répondre.

Enfin, il ne vit d’autre moyen pour échapper à son embarras que de se cacher le visage entre les deux mains.

– Mon Dieu ! dit Mary inquiète, vous trouveriez-vous mal ?

Le jeune homme ne répondit pas.

Bertha lui écarta doucement les mains du visage, et s’apercevant qu’il pleurait, devint à l’instant même aussi douce et aussi compatissante que sa sœur.

– Vous êtes donc blessé plus que vous ne paraissez l’être et vos douleurs sont donc bien vives, que vous pleurez ainsi ? demanda Bertha. En ce cas, montez, soit sur mon cheval, soit sur celui de ma sœur, et nous allons, Mary et moi, vous reconduire jusque chez vous.

Mais le jeune homme fit de la tête un signe vivement négatif.

– Voyons, dit Bertha insistant, c’est assez d’enfantillage. Nous vous avons offensé ; mais pouvions-nous supposer que nous trouverions sous votre veste de chasse l’épiderme d’une jeune fille ? Quoi qu’il en soit, nous avons eu tort, nous le reconnaissons, et nous vous présentons nos excuses ; peut-être n’y trouverez vous pas toutes les formes requises ; mais il faut vous en prendre à la singularité de la situation, et vous dire que la sincérité est tout ce que l’on peut attendre de deux jeunes filles assez disgraciées du ciel pour donner tout leur temps à cette distraction ridicule qui a le malheur de déplaire à madame votre mère. Voyons, nous gardez-vous rancune ?

– Non, mademoiselle, répondit le jeune homme, et c’est contre moi seulement que je suis de méchante humeur.

– Pourquoi cela ?

– Je ne sais que vous dire… Peut-être ai-je honte d’avoir été plus faible que vous, moi qui suis un homme ; peut-être encore suis-je tout simplement tourmenté par cette idée de rentrer à la maison… Que vais-je dire à ma mère pour expliquer cette blessure ?

Les deux jeunes filles se regardèrent ; elles, qui étaient des femmes, n’eussent point été embarrassées pour si peu ; mais, cette fois, elles se privèrent de rire, quelle que fût l’envie qu’elles en eussent, en voyant de quelle susceptibilité nerveuse était doué celui à qui elles avaient affaire.

– Eh bien, alors, dit Bertha, si vous ne nous gardez pas rancune, donnez-moi une poignée de main, et quittons-nous comme de nouveaux, mais comme de bons amis.

Et elle tendit la main au blessé, ainsi qu’un homme eût fait à un homme.

Celui-ci, de son côté, allait sans doute lui répondre par le même geste, lorsque Mary fit le signe de quelqu’un qui demande l’attention, en levant un doigt en l’air.

– Chut ! fit à son tour Bertha.

Et elle écouta comme sa sœur, sa main restant à moitié chemin de celle du jeune homme.

On entendait, au lointain mais se rapprochant avec rapidité, des abois vifs, tumultueux, prolongés : ceux de chiens qui sentent que la curée va venir.

C’était la meute du marquis de Souday, qui, n’ayant pas, pour rester dans le chemin creux, les mêmes raisons que les deux jeunes filles, s’était lancée à la poursuite du lièvre blessé, et qui le ramenait en lui soufflant au poil.

Bertha sauta sur le fusil du jeune homme, dont le côté droit était désarmé et déchargé.

Celui-ci fit un geste comme s’il eût voulu prévenir une imprudence ; le sourire de la jeune fille le rassura.

Elle passa rapidement la baguette dans le canon chargé, comme fait tout chasseur prudent lorsqu’il est sur le point de se servir d’un fusil qu’il n’a pas chargé lui-même, et, reconnaissant que l’arme était préparée dans de bonnes conditions, elle fit quelques pas en avant, en maniant le fusil avec une aisance qui prouvait combien cet exercice lui était familier.

Presque au même instant, le lièvre sortit de la haie, revenant par le côté opposé avec l’intention probable de suivre le chemin qu’il avait déjà pris ; mais, en apercevant nos trois personnages, il fit une volte rapide pour retourner sur ses pas.

Si prompt qu’eût été son mouvement, Bertha avait eu le temps de l’ajuster ; elle fit feu, et l’animal, foudroyé, roula le long du talus et resta mort au milieu du chemin.

Sur ces entrefaites, Mary avait pris la place de sa sœur et tendu la main au jeune homme.

Pendant quelques secondes, attendant ce qui allait se passer, les deux jeunes gens restèrent les mains entrelacées.

Bertha alla ramasser le lièvre, et, revenant à l’inconnu, qui tenait toujours la main de Mary :

– Tenez, monsieur, voilà votre excuse,dit-elle.

– Comment cela ? demanda-t-il.

– Vous raconterez que le lièvre s’est levé dans vos jambes ; vous direz que votre fusil est parti malgré vous, par entraînement, et vous ferez amende honorable à madame votre mère en jurant, comme vous nous l’avez juré tout à l’heure, que cela ne vous arrivera plus. Le lièvre plaidera les circonstances atténuantes.

Le jeune homme secoua la tête avec découragement.

– Non, dit-il, je n’oserai jamais avouer à ma mère que je lui ai désobéi.

– Elle vous a donc positivement défendu de chasser ?

– Je le crois bien !

– Et vous braconnez ! dit Bertha ; vous commencez juste par où l’on finit. Avouez, du moins, que vous avez la vocation.

– Ne plaisantez pas, mademoiselle ; vous avez été si bonne pour moi, que je ne saurais plus vous bouder ; il en résulterait que le chagrin que vous me feriez serait double.

– Alors, vous n’avez qu’une alternative, monsieur, dit Mary : mentir, – et c’est ce que vous ne voulez point faire, et surtout ce que nous ne voulons point vous conseiller – ou bien avouer tout franchement la vérité. Croyez-moi, quelle que soit l’opinion de madame votre mère sur la distraction que vous aurez prise sans son aveu, votre franchise la désarmera. Après tout, ce n’est point un si grand crime que la mort d’un lièvre.

– C’est égal, je n’oserai jamais !
 

– Oh ! mais elle est donc bien terrible, madame votre mère ? ajouta Bertha.

– Non, mademoiselle ; elle est bien bonne, bien tendre ; elle va au-devant de tous mes désirs ; elle prévient tous mes caprices ; mais, sur ce qui est de me laisser toucher à un fusil, elle est intraitable, et cela se conçoit, dit le jeune homme avec un soupir : mon père a été tué à la chasse.

Les deux jeunes filles tressaillirent.

– Alors, monsieur, dit Bertha devenue aussi grave que celui à qui elle s’adressait, nos plaisanteries n’ont été que plus déplacées et nos regrets ne sont que plus vifs. J’espère donc que vous oublierez les plaisanteries et ne vous souviendrez que des regrets.

– Je ne me souviendrai, mademoiselle, que des bons soins que vous avez bien voulu me donner, et c’est moi qui espère que vous voudrez bien oublier mes craintes puériles et ma niaise susceptibilité.

– Si fait, nous nous en souviendrons, monsieur, dit Mary, pour ne plus jamais nous donner, vis-à-vis d’un autre, les torts que nous avons eus vis-à-vis de vous et dont les conséquences ont été si fâcheuses.
Pendant que Mary répondait, Bertha était remontée à cheval.

Le jeune homme, une seconde fois, tendit timidement la main à Mary.

Mary la lui toucha du bout des doigts et s’élança à son tour légèrement en selle.

Alors, rappelant leurs chiens, qui, à leur voix, vinrent se rallier autour d’elles, les deux sœurs donnèrent de l’éperon à leurs chevaux, qui s’éloignèrent rapidement.

Le blessé, muet et immobile, resta quelque temps à regarder les deux jeunes filles, jusqu’à ce qu’un angle du sentier les eût fait disparaître à ses yeux. Puis il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et demeura pensif.

Restons près de ce nouveau personnage, avec lequel nous avons besoin de faire plus ample connaissance.

La duchesse de Berry, l'oiseau rebelle des Bourbons
de Laure Hillerin

Tempêtes, révolutions, assassinat, enfant posthume, exil, conspirations, chevauchées nocturnes, trahison, geôle, amours interdites, mariage secret, fêtes vénitiennes… L’existence de Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, duchesse de Berry (1798-1870) réunit tous les ingrédients d’un drame romantique digne d’Alexandre Dumas – dont elle fut à deux reprises l’inspiratrice.


Cette Bourbon pas comme les autres fut l’une des figures les plus célèbres du XIXe siècle, par son audace et l’espoir dynastique qu’elle incarnait : son fils, le comte de Chambord, aurait régné sous le nom de Henri V, si Louis-Philippe n’avait pris le pouvoir en 1830 et contraint les Bourbons à l’exil.

En s’appuyant sur un rigoureux travail de recherche et sur des sources inédites jamais explorées à ce jour, Laure Hillerin (dont la trisaïeule fut l’amie d’enfance de la duchesse de Berry) brosse un portrait grandeur nature de cette femme qui fit rêver Balzac et Chateaubriand.


Du château de Rosny au palais Vendramin à Venise, en passant par le Bocage vendéen ; de la sauvageonne élevée sans contraintes dans le cadre pittoresque de la cour des Deux-Siciles jusqu’à l’aïeule qui s’éteint en Autriche au milieu de sa nombreuse progéniture ; de la rebelle traquée par la police de Louis-Philippe jusqu’à la mère de Henri V, éloignée de son fils par sa propre famille, l’auteur nous fait pénétrer dans l’intimité d’une femme hors du commun, en avance sur son époque à bien des égards.

Une femme généreuse, mécène, bâtisseuse et amie des arts. Une femme libre, naturelle et sans préjugés dans une époque corsetée. Un tempérament passionné et subversif qui, toute sa vie, n’a cessé de provoquer le destin, braver les interdits et bousculer les convenances.

Cette biographie magnifiquement documentée réfute bien des idées reçues, élucide au passage quelques mystères, et rend au personnage toute son humanité et toute sa richesse.

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