Signes et Symboles – l'Image des Choses – Les Choses par l'Image - Et Ailleurs aussi...

Héraldie, qui traverse sa troisième année, est un blog essentiellement consacré à l'héraldique et à la mémoire de l'École Lacordaire, dans le 15e arrondissement de Paris. Cependant, il est largement ouvert sur tous les domaines : histoire, géographie, philosophie, littérature, symbolique, logotypie, chromolithographie, vexillologie, philatélie, numismatique, sigillographie, tyrosémiophilie, tégestophilie, oenographilie... mais aussi la musique, la peinture, la sculpture et l'art en général. Ce blog a donc aussi vocation à constituer une banque d'images (environ 20 000 à ce jour) et, idéalement, un portail vers toutes ces spécialités singulières.

"The whole of heraldry and of chivalry is in courtesy." – Ralph Waldo Emerson

mercredi 19 mars 2014

A cup of tea


Puisque l'esprit de ce blog n'exclut à priori aucun sujet, je me lance. Les amateurs de thé – je veux parler de ceux qui aiment le savourer chez eux, dans la quiétude du foyer, en compagnie d'un bon livre ou autour d'une bonne conversation, ou de ceux qui préfèrent l'apprécier en société, dans quelque salon indiqué ou dans un cercle d'intimes – attachent une certaine valeur à la forme et à la qualité du service.

S'agissant du thé, la porcelaine anglaise est indétrônable. Non qu'ailleurs - en France et en Allemagne notamment - on soit en reste de raffinement, mais l'élégance anglaise aura toujours cette touche unique, si particulière - so british - héritée d'une tradition forte, profondément enracinée - au point d'en être une seconde nature - que boire du thé dans une tasse de facture Wedgwood (1), par exemple, inspire, sinon tout un art de vivre, du moins invite à une manière de se poser qui s'apparente curieusement à une prise de recul, voire de hauteur. Cela n'a rien d'une posture affectée, à l'instar d'un certain snobisme parisien ou d'une certaine fatuité provinciale. Non, il s'agit plutôt d'une esthétique de la tenue, d'un sens inné de la dignité comportementale que les Français prennent parfois à tort pour de la raideur. On observe quelque chose de semblable chez les Japonais qui - et c'est assez navrant de devoir le souligner - sont souvent choqués par la grossièreté dont témoignent beaucoup de Parisiens.

Un bel objet d'usage courant induit des gestes en adéquation. Les connaisseurs s'y reconnaîtront, j'en suis certaine. On ne boit pas un thé comme on « se descend » un coca. Ce sont là deux mondes totalement différents, deux systèmes de valeurs opposés. Un objet est porteur de sens. S'il est en plus emblématique, il investit de son contenu quiconque s'en sert. Cela peut paraître emphatique d'en parler ainsi, mais à y bien réfléchir, pas tant que cela. Dans un monde de fausse abondance, où les montagnes de camelotes et de gadgets envahissent le quotidien, en revenir aux belles choses, aux beaux objets, c'est aussi une manière de revenir aux fondamentaux d'une vie désencombrée. Ne serait-ce déjà que matériellement. Le reste finit toujours par suivre. Disons que cette réflexion ne se veut pas péremptoire mais se propose simplement de toucher la chose. Rien n'est en soi un détail. Rien n'est par nature ordinaire. Tout est dans le regard que l'on porte sur les choses. Et ce regard procède d'une tournure et d'un niveau d'esprit. D'un niveau de sensibilité et de conscience aussi. Nous vivons des temps où ces questions-là se posent. Retrouver le chemin de l'essentiel. Le rapport aux choses induit le rapport aux personnes. L'amour du beau et de la douceur, dans la vie quotidienne, c'est la base de la transformation du monde par l'intérieur. Les petites choses. Les petits riens. Chacun de son côté, selon sa sensibilité propre et ses centres d'intérêt. De fil en aiguille... Voilà. L'essentiel est à la mesure de chacun et donc à la portée de tous. C'est ma conviction intime et je la partage.

Un nectar, donc, mérite d'être servi dans un contenant qui soit à sa hauteur. Cela participe du rituel, cet instant privilégié où l'on se donne le temps de vivre, c'est-à-dire d'être tout entier dans l'instant et dans l'acte. À soi aussi. Où l'on se laisse aller, tout en douceur, à ce délicieux apaisement dont on goûte alors les effets curieusement dilatants. Vivre, ce n'est pas courir après mille choses pour, au final, ne brasser que du vent, mais entrer dans la suspension de toute agitation physique et mentale. Se libérer de la pression de ses attentes, de ses désirs, des sollicitudes multiples, de toutes les tracasseries de la vie quotidienne dont on a le chiche de s'encombrer, pour se donner l'illusion de vivre avec son temps – qui n'est d'ailleurs le temps de plus rien -, ou d'être en phase avec le monde, au demeurant complètement éclaté, où l'hébétude des uns le dispute à la béatitude approbative des autres mais où tous ou presque sont livrés à l'appétence consumériste qui, nous le savons maintenant et le voyons autour de nous, consume l'âme du monde, des choses et des êtres.

Vivre, c'est frôler des instants d'éternité. Boire un bon thé en est un. Vous versez l'infusion dans une belle tasse tout en contemplant le chatoiement ambré du liquide qui libère ses volutes dansantes. Puis vous attendez tranquillement qu'il tempère quelque peu son ardeur. La première gorgée doit être encore brûlante ou presque. Disons que c'est à peine une gorgée. On humecte plutôt les lèvres. C'est comme une prise de contact. Un effleurement. Pour dompter la « bête » en quelque sorte. Sentir sa force, son odeur, sa texture. C'est sensuel. C'est aussi l'instant où le sens du goût est exalté. Là encore, les connaisseurs comprendront. Je suis assurée que les fins buveurs de vin, de bière ou de toute autre boisson spiritueuse, en bons disciples d'Épicure, partagent cette intensité. Je pense précisément à la Chartreuse. Plus qu'une liqueur, c'est tout un jardin de simples distillé par un athanor prodigieux, capable d'extraire l'essence des essences. Une alchimie de saveurs et de senteurs qui transforme le palais en une prairie fleurie inondée de soleil. Je n'ajouterai pas, selon l'usage en vigueur, qu'il faut en boire modérément, car des choses vraiment bonnes, on n'abuse jamais. Ce serait, sinon, du plus mauvais goût. Seules les boissons grossières appellent l'abus. Cela s'applique également à l'alimentation et à bien des choses. Un bon produit induit l'équilibre et la mesure. Un peu comme un bel objet par rapport à une accumulation de gadgets. Ou encore, comme un ami véritable par rapport à de simples connaissances, sympathiques mais superficielles, peu fiables au demeurant.

Note
(1) La renommée mondiale de la porcelaine fine Wedgwood n’est plus à faire. C’est en 1759, que Josiah Wedgwood créa sa fabrique de céramique et de porcelaine fine à Stoke on Trent dans le Staffordshire. L’exigence de qualité et la capacité d’innovation du groupe Wedgwood lui permettent avec des stylistes de haut rang comme Jasper Conran de traverser les siècles avec des motifs toujours inédits dont certains resteront dans la postérité.


Le site de la société Wedgwood
(cliquez sur l'image)
http://www.wedgwood.co.uk/
Josiah Wedgwood (1730-1795)

À gauche, Une tasse de thé de Walter Granville-Smith (1904)
et à droite, A Cup of Tea de de Lilla Cabot Perry (1848-1933).

James Tissot, Tea time, 1872

George Dunlop Leslie, Tea, 1865

John Robert Dicksee, The waitress, 1872

Balthasar Denner, Dame beim Tee, 1732

Émile Eisman Semenowsky, Tea-time, 1900

Émile Vernon (1872-1919)

George Croegaert, Tea time, 19e siècle

À ma connaissance, il existe deux boutiques à Paris qui proposent de la vaisselle anglaise. la première, Le Fiacre, se trouve au 24, Boulevard des Filles du Calvaire, dans le 11e arrondissement, et la seconde, le British Shop, au 2, rue François Ponsard, dans le 16e arrondissement.

http://www.lefiacreanglais.com/
Cliquez sur l'image pour accéder au site.

Faïence Royal Garden

Porcelaine Springfield

Royal Albert - Décor Carlyle

Royal Albert

Service Rose Redouté de Roy Kirkham

Cliquez sur l'image

La gamme Wedgwood
http://www.britishshop.fr/marques-et-services/marques-et-services-wedgwood.html

Bibliographie
 
Les Wedgwood : 
de la poterie à l'industrie des arts de la table

En 1759, dans une Angleterre encore fondamentalement rurale, Josiah Wedgwood fonde une entreprise de fabrication de céramique. Le pays est alors au seuil d'une aventure qui va changer son histoire et son identité : la révolution industrielle. Wedgwood bouleverse et dynamise les concepts de tradition - dont il est l'héritier - d'artisanat et d'industrie, dont il est l'un des pionniers. Son entreprise est un laboratoire; il innove tant sur le plan de l'organisation de la production que sur celui de la gestion du personnel. Avec son associé Thomas Bentley, il invente d'audacieuses techniques de commercialisation destinées à une clientèle qui reflète la montée des nouvelles forces sociales. Produit de l'époque des Lumières, dont il partage la foi dans le progrès universel, il contribue à l'influencer en humaniste sur des problèmes de société et à en façonner, avec une réussite inégale, le goût esthétique. Mais l'héritage matériel et spirituel s'avérera pour les générations suivantes lourd à assumer. Privés de l'impulsion et de la vision du créateur, ses successeurs devront s'adapter à un environnement totalement différent et servir l'esprit de l'entreprise en réinventant les moyens capables d'en assurer la survie. 
Editions : Comité des travaux historiques et scientifiques - CTHS (2008)

Geoffrey Wills, Wedgwood, New Edition (1989)

2 commentaires:

  1. Je ne boirai plus mon thé comme avant c'est promis. Dorénavant j'humecterai mes lèvres à la première gorgée afin de dompter "la bête" et j'exigerai toujours qu'on me le serve dans une belle tasse anglaise de préférence.
    Non sérieusement, merci pour ce rappel d'une attitude fondamentale parce que si constructive: savoir arrêter le temps pour vivre l'instant, instant qui nous permet de frôler l'éternité comme vous le dites.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci de votre réaction amusée. J'ai sans doute forcé quelque peu le trait au sujet de la "bête". En fait, l'expression suggère des thés de caractère, tels que le Spring of London (thé noir parfumé à la bergamote), le Earl grey vert, le Lapsang Souchong ou le Darjeeling Happy Valley et tant d'autres.

      Supprimer