jeudi 15 novembre 2012

L'orme et le noyer

une fable d'Antoine Houdar de la Motte

Antoine Houdar (ou Houdart) de La Motte (1672 - 1731 est un écrivain et dramaturge français. C'est aussi un fabuliste qui, à l'instar de Jean-Pierre Claris de Florian, est sorti des mémoires.

L'orme et le noyer

Sur le penchant d' une montagne,
haut et puissant seigneur de la campagne,
l'orme habitait près du noyer.
Bons voisins, ils jasaient pour se désennuyer.
L'orme disait à son compère :
en vérité j'ai lieu de me plaindre du sort.
Je suis haut, verdoyant et fort ;
stérile avec cela ; point de fruit ; j'ai beau faire ;
je n' en saurais porter ; la nature eut grand tort.
Je fais ombre, et c'est tout. Cela me mortifie.
Voisin noyer le consolait :
il te fâche de voir comme je fructifie ;
j'ai de trop ce qu' il te fallait.
Mais que veux-tu ? Le ciel répand ses grâces
comme il lui plaît ; non pas comme nous l'entendons.
Plus élevé que moi, de vingt pieds tu me passes ;
il m'a fait à moi d' autres dons.
J'ai le meilleur lot, à tout prendre.
Le fruit nous sied fort bien ; arbre qui n' en peut
rendre,
n'est à mon sens, un arbre qu'à demi ;
mais console toi, mon ami,
il ne t'en viendra pas à force de murmure ;
il faut vouloir, ce que veut la nature.
Le noyer babillard continuait toujours,
quand un essaim d'enfants interrompt son discours.
A coups de bâtons et de pierre
le bataillon lui livre une cruelle guerre.
Le pauvre arbre n'a point de noix
qui ne lui coûte au moins une blessure :
il reçoit cent coups à la fois ;
adieu ses fruits et sa verdure.
La moisson faite, on veut encore glaner :
sans respect du noyer, sur lui la troupe monte ;
on le rompt, on l'ébranche ; il crie, on n'en tient
compte,
tant qu' il n'ait plus rien à donner.
Enfin, chargés de noix, c'est sous l'orme tranquille
que les enfants vont les manger ;
et l'orme dit en les voyant gruger :
c' est souvent un malheur que d'être trop utile.

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