vendredi 11 mai 2012

Les oiseaux ou retour à l'envoyeur

Une très belle parabole de Tierno Bokar, un maître soufi d'origine malienne (né à Ségou en 1875) qui dit comment rompre avec l'enchaînement des pensées négatives et s'en protéger.

     Les hommes sont, les uns par rapport aux autres, comparables à des murs situés face à face. Chaque mur est percé d'une multitude de petits trous, où nichent des oiseaux blancs et des oiseaux noirs. Les oiseaux noirs, ce sont les mauvaises pensées et les mauvaises paroles. Les oiseaux blancs, ce sont les bonnes pensées et les bonnes paroles. Les oiseaux blancs, en raison de leur forme, ne peuvent entrer que dans des trous d'oiseaux blancs ; et il en va de même pour les oiseaux noirs qui ne peuvent nicher que dans des trous d'oiseaux noirs.

     Maintenant, imaginons deux hommes qui se croient ennemis l'un de l'autre. Appelons-les Homme 1 et Homme 2. Un jour, Homme 1, persuadé que Homme 2 lui veut du mal, se sent empli de colère à son égard et lui envoie une très mauvaise pensée. Ce faisant, il lâche un oiseau noir et, du même coup, libère un trou correspondant. Son oiseau noir s'envole vers Homme 2 et cherche, pour y nicher, un trou vide adapté à sa forme. Si, de son côté, Homme 2 n'a pas envoyé d'oiseau noir vers Homme 1, c'est-à-dire s'il n'a émis aucune mauvaise pensée, aucun de ses trous noirs ne sera vide. Ne trouvant pas où se loger, l'oiseau noir de Homme 1 sera obligé de revenir vers son trou d'origine, ramenant avec lui le mal dont il était chargé, mal qui finira par ronger et détruire Homme 1 lui-même.

     Mais, imaginons que Homme 2 a, lui aussi, émis une mauvaise pensée. Ce faisant, il a libéré un trou où l'oiseau noir de Homme 1 pourra entrer afin d'y déposer une partie de son mal et y accomplir sa mission de destruction. Pendant ce temps, l'oiseau noir de Homme 2 volera vers Homme 1 et viendra loger dans le trou libéré par l'oiseau noir de ce dernier. Ainsi les deux oiseaux noirs auront atteint leur but et travailleront à détruire l'homme auquel ils étaient destinés. Mais une fois leur tâche accomplie, ils reviendront chacun à leur nid d'origine, car il est dit : "Toute chose retourne à sa source." Le mal dont ils étaient chargés n'étant pas épuisé, ce mal se retournera contre leurs auteurs et achèvera de les détruire.

     L'auteur d'une mauvaise pensée, d'un mauvais souhait ou d'une malédiction, est donc atteint à la fois par l'oiseau noir de son ennemi et par son propre oiseau noir, lorsque celui-ci revient vers lui. La même chose se produit avec les oiseaux blancs : si nous n'émettons que des bonnes pensées envers notre ennemi alors que celui-ci ne nous adresse que de mauvaises pensées, ses oiseaux noirs ne trouveront pas de place où loger chez nous, et retourneront à leur expéditeur.

     Quant aux oiseaux blancs, porteurs de bonnes pensées que nous lui aurons envoyés, s'ils ne trouvent aucune place chez notre ennemi, ils nous reviendront chargés de toute l'énergie bénéfique dont ils étaient porteurs. Ainsi, si nous n'émettons que de bonnes pensées, aucun mal, aucune malédiction, ne pourront jamais nous atteindre dans notre être.

Tierno Bokar

"Le mal doit être combattu par les armes du bien et de l'amour. Quand l'amour détruit un mal, ce mal est tué pour toujours. La force brutale ne fait qu'enterrer provisoirement le mal qu'elle veut combattre et détruire. Or le mal est une semence tenace. Une fois enterrée, elle se développe en secret, germe et réapparaît plus vigoureuse encore." (Tierno Bokar)

Tandis qu'en Grèce, Socrate menait ses dialogues et accouchait les esprits par sa maïeutique, à l'autre bout du monde, son contemporain, Siddhārtha Gautama, enseignait les moyens de s'affranchir de la souffrance née des désirs insatiables et, plus loin vers l'Est, en Chine, Lao Tseu enseignait la non-dualité et Confucius tissait un réseau de valeurs dont le but était l’harmonie des relations humaines.
Cette période de l'Antiquité fut donc particulièrement riche et féconde sur le plan de l'évolution de l'esprit et véritablement fondatrice d'une pensée à la fois intemporelle et universelle.

Socrate. (...) Ne te semble-t-il pas, mon cher, que tous désirent ce qui est bon ?

Ménon. Nullement.

Socrate. Mais, à ton avis, quelques-uns désirent ce qui est mauvais ?

Ménon. Oui.

Socrate. Veux-tu dire qu'ils regardent alors le mauvais comme bon ; ou que le connaissant pour mauvais, ils ne laissent pas de le désirer ?

Ménon. L'un et l'autre, ce me semble, sont possibles.

Socrate. Quoi ! Ménon, juges-tu qu'un homme, connaissant le mal pour ce qu'il est, puisse se porter à le désirer ?

Ménon. Tout à fait.

Socrate. Qu'appelles-tu désirer ? est-ce désirer que la chose lui arrive ?

Ménon. Qu'elle lui arrive, sans doute.

Socrate. Mais cet homme s'imagine-t-il que le mal est avantageux pour celui qui l'éprouve, ou bien sait-il qu'il est nuisible à celui en qui il se rencontre?

Ménon. Il y en a qui s'imaginent que le mal est avantageux ; et il y en a d'autres qui savent qu'il est nuisible.

Socrate. Mais crois-tu que ceux qui s'imaginent que le mal est avantageux, le connaissent comme mal ?

Ménon. Pour cela, je ne le crois pas.

Socrate. Il est évident par conséquent que ceux-là ne désirent pas le mal, qui ne le connaissent pas comme mal, mais qu'ils désirent ce qu'ils prennent pour un bien, et qui est réellement un mal ; de sorte que ceux qui ignorent qu'une chose est mauvaise, et qui la croient bonne, désirent manifestement le bien. N'est-ce pas ?

 
Ménon. Il y a toute apparence.

Socrate. Mais quoi ! les autres qui désirent le mal, à ce que tu dis, et qui sont persuadés que le mal nuit à celui dans lequel il se trouve, connaissent sans doute qu'il leur sera nuisible ?

Ménon. Nécessairement.

Socrate. Ne pensent-ils pas que ceux à qui l'on nuit, sont à plaindre en ce qu'on leur nuit ?

Ménon. Nécessairement encore.

Socrate. Et que tant qu'on est à plaindre, on est malheureux ?

Ménon. Je le crois.

Socrate. Or est-il quelqu'un qui veuille être à plaindre et malheureux ?

Ménon. Je ne le crois pas Socrate.

Socrate. Si donc personne ne veut être tel, personne aussi ne veut le mal. En effet, être à plaindre, qu'est-ce autre chose que désirer le mal et se le procurer ?

Ménon. Il y a des chances que tu aies raison, Socrate : personne ne veut le mal.

 
PLATON, Ménon, 77c-78b, Ed. Hatier, coll. "Les classiques Hatier de la philosophie", trad. V.Cousin revue par T.Karsenti,1999, pp.19-21.

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